Polyeucte

Pierre Corneille

1643

Polyeucte

 

POLYEUCTE. «Tragédie chrétienne» en cinq actes et en vers de Pierre Corneille (1606-1684), créée à Paris par la troupe du Marais sans doute au début de 1643, et publiée à Paris chez Sommaville et Courbé la même année.

Corneille écrivit sa première tragédie religieuse (il donnera par la suite Théodore) à une époque où le genre connaissait un réel développement et suscitait des polémiques, en particulier sur les libertés qu’un dramaturge peut ou non prendre lorsqu’il s’inspire de la Bible ou d’un récit hagiographique: Corneille, lui, s’octroie une certaine latitude dans le maniement de multiples sources. L’aspect religieux de la pièce provoqua d’ailleurs des critiques, et ce sont les amours de Pauline et de Sévère qui firent surtout son succès, au point que l’on préféra longtemps s’en tenir à une lecture déformée de la tragédie. De fait, il faut voir dans Polyeucte une œuvre issue du climat de la Contre-Réforme, l’œuvre d’un ancien élève des jésuites, qui vise à concilier humanisme et christianisme. La tragédie elle-même, qui a soulevé force discussions (sur la nature des sentiments de Pauline et sur l’orthodoxie de Polyeucte en particulier), peut se lire dans la continuité des trois grandes pièces précédentes, le Cid, Horace et Cinna, ce qui ne fait que renforcer son ambiguïté: aboutissement ou rupture?

 

Synopsis
Pauline, fille de Félix, sénateur romain et gouverneur d’Arménie, vient d’épouser Polyeucte, un grand seigneur arménien: son père, qui l’a autrefois obligée à renoncer à Sévère, un Romain trop obscur, le lui a ordonné, et l’amour est né peu à peu. Elle a vu en songe la mort de son époux et elle le presse de rester dans le palais. En vain: Néarque, un chrétien, pousse Polyeucte à ne pas retarder le baptême auquel il aspire secrètement; Polyeucte le suit. Félix apprend alors à sa fille l’arrivée de Sévère: longtemps passé pour mort, il est devenu le favori de l’empereur Décie; Félix craint qu’il ne vienne pour Pauline et redoute sa colère. Il presse sa fille de l’apaiser (Acte I). Elle demande à Sévère de renoncer à la voir. Polyeucte, qui a embrassé la foi chrétienne, doit se rendre au temple pour en briser les idoles au cours d’un sacrifice. Néarque lui reproche d’aller à la mort délibérément, mais Polyeucte le convainc: en dépit de sa peur, Néarque marche au martyre avec lui (Acte II). Pauline s’inquiète pour Polyeucte: elle craint la jalousie de Sévère. On lui annonce alors que son époux a renversé les idoles; elle réaffirme son amour. Félix fait exécuter Néarque sous les yeux de Polyeucte, espérant de celui-ci une abjuration qui ne viendra pas. Pauline plaide pour son époux; Félix va lui parler (Acte III). Inutile démarche: Polyeucte l’a repoussé et mande Sévère. Seul, il fortifie son cœur avant l’arrivée de Pauline. Face à elle, il réaffirme sa foi; elle lui reproche de l’abandonner. Il la «donne» alors à Sévère. Pauline refuse et prie Sévère d’intercéder auprès de Félix en faveur de Polyeucte. Sévère, qui admire les chrétiens et ne croit pas aux dieux romains, accepte: il montrera ainsi sa générosité (Acte IV). Mais Félix ne voit dans ses propos qu’un piège pour se venger de lui et redoute l’empereur. Il fait croire à Polyeucte qu’il aspire lui aussi au christianisme et l’incite à vivre pour lui montrer la voie; Polyeucte comprend son jeu, le repousse, puis invite une nouvelle fois Pauline à épouser Sévère; elle préfère mourir. Félix envoie Polyeucte à la mort. Pauline, qui a été aspergée du sang de son époux, s’est convertie et requiert le supplice. Sévère reproche à Félix de l’avoir cru fourbe et promet de le perdre. À son tour Félix annonce qu’il s’est lui aussi converti et s’offre au martyre. Sévère décide que les chrétiens ne seront plus poursuivis; il plaidera leur cause auprès de l’empereur et confirme Félix dans son poste de gouverneur (Acte V).

 

Critique

«Je n’ai point fait de pièce où l’ordre du théâtre soit plus beau et l’enchaînement des scènes mieux ménagé» («Examen» de 1660): d’un point de vue dramaturgique, Polyeucte est un accomplissement. Corneille y atteint une pleine maîtrise, notamment dans l’utilisation des entractes pour faire rebondir l’action et plus encore dans la construction des actes: au monologue de Pauline (III, 1) répond celui de Polyeucte (IV, 2), les rencontres entre les époux (I, 2; II, 4; IV, 3; V, 3), entre Pauline et Sévère (II, 2; IV, 5), entre Polyeucte et Sévère en présence de Pauline (IV, 4) ponctuent la pièce autour de l’acte III, celui du récit du renversement des idoles et des premières réactions de Pauline et surtout de Félix. Cette construction rigoureuse va de pair avec le développement conjoint de deux passions, l’«amour humain» et l’aspiration au martyre, qui explique un certain mélange des genres (galanteries de Sévère, protestations d’amour de Pauline à Polyeucte, lyrisme de la foi). Double orientation qui s’incarne pleinement en Polyeucte, dont tout le problème consiste à résoudre le conflit qui naît entre ces deux désirs. «Les tendresses de l’amour humain y font un si agréable mélange avec la fermeté du divin que [la] représentation [de la pièce] a satisfait tout ensemble les dévots et les gens du monde» («Examen»): l’«agréable mélange», moins apprécié que Corneille le dit (il s’avance beaucoup sur le jugement des «dévots»), est une formule trompeuse. Elle autorise indirectement une lecture qui dénature la tragédie en la réduisant à l’un de ses éléments — sa part purement humaine sous l’aspect de l’amour — alors même que tout dit la liaison intime des deux perspectives.

Félix occupe le centre du dispositif (l’acte III, après le monologue de Pauline et le récit du renversement des idoles au temple, est le sien); c’est le seul personnage qui soit en marge parce qu’il rompt le noble climat instauré par les autres protagonistes — mais son nom engage à ne pas croire qu’il soit condamné au mauvais rôle. Incarnation d’un pouvoir politique qu’il n’exerce que par délégation (et dans la crainte perpétuelle de l’empereur ou de son envoyé, Sévère), il est à la fois l’être le plus faible d’un point de vue éthique, et celui qui gouverne. Par contraste, il fait valoir la grandeur des autres personnages: lui seul s’abaisse à raisonner en terme de basse politique (il envisage même un moment, à la scène 5 de l’acte III, l’avantage qu’il y aurait pour lui à remarier sa fille au favori de l’empereur, mais repousse bientôt cette tentation) et d’intérêt personnel. Opposé par sa fonction même à son gendre, qu’il essaie pourtant de sauver, il l’est aussi politiquement à Sévère qui, lui, incarne une plus haute conception de la politique et de l’État.

Toute la pièce repose sur le martyre de Polyeucte, redoublé, à la surprise du spectateur, par les conversions de Pauline et de Félix. Cette aspiration au martyre semble née du baptême et Polyeucte la présente comme l’effet de la grâce. Dans la manière dont il la vit, cependant, se reconnaît un grand seigneur, attaché à sa gloire — un «généreux» au sens cornélien du terme plus qu’un chrétien, a-t-on parfois avancé. Mais il convient plutôt d’y voir la volonté d’inscrire son nom dans une immortalité d’un ordre supérieur. Lorsque Félix dit l’envoyer «à la mort», et qu’il répond: «À la gloire» (V, 3), cela n’implique pas qu’on doive analyser son discours, malgré certaines ambiguïtés, en termes exclusivement profanes: la fin de la pièce, ainsi que la conversion de Pauline et de Félix, qui fait de Polyeucte un intercesseur divin, et le culte qu’on va lui rendre intègrent bien le personnage dans l’ordre de la sainteté. En lui s’accomplit donc une transfiguration de l’héroïsme humain et le vrai problème, pour le personnage, c’est de se détacher du monde. Contrairement à Néarque, qui a pour fonction à la fois de dire la peur de la souffrance que le héros dédaigne et de permettre une discussion quasi théologique avec lui (la pièce fait ainsi écho aux controverses sur la grâce), Polyeucte est retenu au monde par une femme, par son amour qui se dit plus d’une fois sur le mode charnel, et par sa «conscience», entendons la responsabilité d’abord purement profane qu’il éprouve à son égard.

La joie du martyre auquel il se destine supplante l’amour. Mais il éprouve encore une attirance pour les «honteux attachements de la chair et du monde» (stances de la scène 2 de l’acte IV) et ne se «délivre» de Pauline, en qui il voit un «obstacle», qu’en la «donnant» à Sévère — en assurant son bonheur en dehors de lui. Cette «délivrance» répond aux questions qu’il se posait douloureusement à l’acte I — «Pour se donner à lui [Dieu] faut-il n’aimer personne?» —, mais elle est rupture, renoncement à une partie de soi-même. La véritable solution apparaît ensuite, quand il prie Dieu pour que sa femme se convertisse, puis quand il l’invite (V, 3) non plus à rester veuve ou à épouser Sévère, mais à épouser Sévère ou à mourir avec lui, c’est-à-dire en embrassant sa foi. Alors se dessine cette union dans l’amour de Dieu qui s’accomplit après que Pauline a reçu la grâce par aspersion du sang du martyr. Le dépassement n’est plus individuel: il devient sublimation de l’amour conjugal en Dieu. Encore tout récent, le mariage aboutit à une union supérieure, où se résout l’attirance des corps.

Pauline a été mariée contre son gré: elle a obéi, ne parle que de «devoir». Par opposition aux pièces précédentes de Corneille, la tragédie commence une quinzaine de jours après le mariage: celui-ci a scellé l’union et engagé Pauline dans la voie de l’amour, mais il a aussi fait d’elle une femme, consciente de son corps, liée à son époux par cette sensualité qu’elle a découverte et qui, à travers les litotes qui s’imposent, imprègne la pièce. L’arrivée de Sévère fait resurgir le passé, un amour ancien, d’avant le mariage. Pauline laisse percer quelque inquiétude — les sentiments d’hier pourraient de nouveau l’assaillir —, mais sa douleur face à Sévère tient plus d’une haute compassion devant la souffrance de son ancien amant que d’un regret personnel: faire d’elle une femme amoureuse de deux hommes constitue sans doute une lecture forcée. Sévère, à ses yeux, est un risque pour celle qu’elle est en train de devenir: la femme qui aime celui qu’on lui a imposé; son devoir, soutenu par l’estime et par les sens, s’est mué en amour. Pour Polyeucte, Pauline est une tentation; pour elle, Sévère est un péril — rien de plus. Le dépassement consiste pour elle à réaffirmer son amour alors même que Polyeucte est devenu sacrilège, à songer à le suivre dans une mort qu’elle ne vivra comme libération qu’après avoir reçu la grâce.

Sévère n’est pas exclu de ce dépassement, même s’il en reste à un stade profane. Sa «générosité», qui exclut tous les bas sentiments que Félix lui prête, en fait l’égal de Polyeucte, qui le reconnaît digne de Pauline comme elle est digne de lui-même. Ainsi se crée, au plus haut, une réelle parenté entre les trois personnages, fondée sur la vertu: Pauline «a trop de vertus pour n’être pas chrétienne» (IV, 3) — on reconnaît ici l’influence des jésuites à propos de la question tant débattue de la vertu des païens —, Sévère en a trop pour ne pas admirer les chrétiens, puis les défendre et contribuer à faire de Rome un État chrétien. Grâce à Sévère, en effet, la pièce ne s’achève pas sur le martyre de Polyeucte et la conversion de ses proches, mais sur une «conversion» de l’État lui-même — l’Empire romain «converti» depuis sa périphérie. En renversant les idoles, Polyeucte est devenu «l’ennemi commun de l’État et des dieux»: contrairement à ses pièces antérieures, Corneille peint ici un héros qui s’accomplit contre l’État. Félix, beau-père et gouverneur, double substitut paternel, lance à Polyeucte à propos des dieux païens: «Adore-les, ou meurs» (V, 4); «Meurs ou tue», disait Don Diègue à son fils (le Cid, I, 6). Pourtant, dans les deux cas, le héros échappe à l’alternative, fût-ce en y souscrivant dans un premier temps: Rodrigue tue, mais c’est pour mieux transcender la fidélité au père et à l’éthique aristocratique en une nouvelle éthique héroïque au service de l’État; Polyeucte meurt, mais sa mort échappe à Félix, elle est aussi celle de la politique hors de la «vraie» foi et suscite l’avènement d’un nouvel État. Polyeucte trouve son ultime accomplissement dans la conversion; de ce point de vue, la pièce marque une «progression» après le Cid, Horace et surtout Cinna: ici l’héroïsme est transfiguré en sainteté. Et l’État lui-même est «converti», au prix de la mort, sublime, du héros; par lui naît l’État chrétien, mais au prix d’un sacrifice qui dit aussi la vanité du monde. Dans Horace, l’État naissait d’un parricide; ici, l’assomption de l’État implique la transfiguration du héros — et son retrait du monde. Dans cette perspective, Polyeucte est une impasse pour l’héroïsme, comme si avait été atteint un point de non-retour.

 

D. MONCOND’HUY

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994