Antimémoires
Antimémoires
ANTIMÉMOIRES. Texte autobiographique d’André Malraux (1901-1976), publié à Paris chez Gallimard en 1967.
La narration des Antimémoires se développe selon deux axes: d’une part, celui du voyage en Orient de 1965 dont les escales évoquent des voyages antérieurs (Égypte, Aden, Ceylan, Inde, Singapour, Hongkong, Chine; au retour, survol du Japon); d’autre part, l’axe de l’œuvre qui prête ses différents titres aux parties du présent ouvrage. Mais les titres de ces sections, associées aux étapes du voyage et aux souvenirs qu’elles suscitent, forment une chronologie souvent à rebours du déroulement réel de l’œuvre.
Synopsis
Première section. «1965, au large de la Crète» précise en introduction la finalité propre des Antimémoires en la comparant à celle d’autres autobiographies.
Deuxième section. «Les Noyers de l’Altenburg» reproduisent en prélude un fragment du roman publié sous ce titre en 1943, évoquant la famille du narrateur, le suicide du grand-père et, à travers le père et un oncle, organisateur des «colloques de l’Altenburg», la figure capitale de Nietzsche. Puis, arrivé en Égypte, le voyageur se remémore sa première vision du Sphinx (1934). En 1965, cette fois, la Grande Pyramide lui rappelle maints autres lieux et objets symboliques, les uns «métamorphosés» en sites touristiques, les autres transférés dans des musées tels ceux du Caire ou, à Paris, du Trocadéro. À l’étape d’Aden, il associe le souvenir d’une expédition à la recherche de la capitale de la reine de Saba, analysant l’expérience du «retour sur la terre» vécue à l’issue de ce vol périlleux. Visite du musée d’Aden.
Troisième section. «Antimémoires». L’étape indienne (1965) relie le narrateur à sa carrière et à ses filiations politiques: première entrevue avec de Gaulle, comparé à Trotski (1945); la fin de la IVe République et un nouveau dialogue avec le général (1958): celui-ci le charge alors d’une tournée électorale en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane avant le référendum de 1958 et, la même année, d’une mission en Inde. À cette occasion, après s’être imprégné de l’œuvre légendaire de Gandhi, il rencontre Nehru dont il trace le portrait de modernisateur de l’Inde. En racontant ses prisons, Nehru ranime chez le narrateur le souvenir de ses propres épreuves pendant la Résistance (1944) et à Toulouse lors de la Libération.
Quatrième section. «La Tentation de l’Occident» reprend la comparaison, formulée dans cet essai de 1926, entre l’idée de la mort dans les religions d’Orient et dans la civilisation moderne occidentale. Méditation qui oriente la mémoire du narrateur vers le souvenir d’une bataille de chars où il frôla la mort en 1940, avant d’éprouver, une fois le péril passé, le «sentiment du retour sur la terre». De la solidarité entre combattants, il induit la réconciliation possible des valeurs de l’action et de la fraternité, corroborée par une scène tirée de l’Espoir. Une conversation sur l’art avec Nehru puis avec l’ambassadeur de France Ostrorog (en 1948) traite de la relation de l’homme et du cosmos, ainsi que de la théorie malrucienne de la «métamorphose». En 1965, le narrateur se rend en pèlerinage à la maison de Nehru, «métamorphosée» en Maison du Souvenir.
Cinquième section. «La Voie royale». À Singapour, le narrateur retrouve le modèle réel du Clappique de la Condition humaine, évoque avec lui la légende de l’aventurier Mayrena (modèle, pour sa part, du Perken de la Voie royale), tandis qu’avec un grand malade, Méry, se déploient sur fond de mort les souvenirs de l’engagement politique du jeune Malraux en Indochine, les images des deux guerres du Viêt-nam et un portrait de Hô Chi Minh. Suit une méditation solitaire sur le thème de l’aventure et des aventuriers.
Sixième section. «La Condition humaine» consacre une première partie aux épopées (la Longue Marche), aux monuments (la Cité interdite, les tombeaux Ming), aux lieux sacrés de la Chine et inclut des dialogues avec Chen Yi, Chou En-lai et Mao Tsé-toung ainsi qu’un portrait de celui-ci tel qu’il apparaît au narrateur en 1965. La seconde partie associe le survol du Japon au souvenir d’un dialogue à Nara en 1960 avec un personnage surnommé «le Bonze», et se termine par l’évocation du transfert, en 1965, des cendres de Jean Moulin au Panthéon (avec un extrait de l’oraison funèbre prononcée à cette occasion), qui réveille le souvenir de dialogues poignants avec d’anciens déportés. Le livre s’achève sur la vision de la grotte de Lascaux, qui rassemble les symboles de la fuite du temps, de la «métamorphose» et de la contingence de l’homme.
Critique
Malraux est ministre d’État chargé des Affaires culturelles depuis 1959 lorsqu’en 1965 il entreprend le voyage que lui conseillent ses médecins: ses deux fils se sont tués sur la route en 1962 et, l’année suivante, un attentat de l’OAS dirigé contre lui a coûté la vue à une petite fille. Très éprouvé, il s’embarque pour une croisière vers l’Orient, chargé par de Gaulle d’être son messager auprès des dirigeants asiatiques. De ce voyage naîtront les Antimémoires. Ce titre provocant auquel le chapitre liminaire fait écho suggère d’emblée une relation originale avec l’espace et le temps; en réalité, le récit du voyage médiatise un itinéraire philosophique. Assumant la totalité de sa vie et de son œuvre, Malraux revient à ses origines familiales et spirituelles tout en dialoguant avec les aventuriers, les compagnons d’armes et les grands hommes qui ont croisé son chemin, voire avec ses propres personnages. Ces démarches enchevêtrées donnent naissance à une «métaphysique interrogative» qu’éveille l’intuition de la contingence de l’homme au sein d’une nature dont, en revanche, les «arbres séculaires» symbolisent l’impérissable vigueur.
Sous la forme rampante du passage du temps, la mort est en effet omniprésente dans les Antimémoires, et rendue sensible au voyageur de 1965 par le retour, à intervalles plus ou moins réguliers, auprès des mêmes hommes et dans les mêmes lieux; ainsi que par ce constant va-et-vient (introduit par des «Je pense», «Je me souviens») entre le passé et le présent de sa propre histoire dont l’auteur privilégie les expériences crépusculaires où rôde la mort. Affronté à la violence, à la fatalité, quelle signification un homme peut-il donner à la vie? au monde? Interrogations qu’ordinairement «les Mémoires ne posent pas» et qui hantent, sans une ombre de dogmatisme, ce livre de sagesse.
Dès sa jeunesse, un deuil familial, plus tard transposé dans la fiction des Noyers de l’Altenburg, vient frapper le narrateur à la façon d’une épreuve initiatique; dans l’«inexplicable suicide» de son grand-père, il aperçoit, en effet, la marge de liberté dont dispose un homme résolu à ravir l’initiative au destin. Les Antimémoires, dans leur ensemble, explorent le champ ouvert à cette liberté. La maîtrise du destin passe-t-elle, se demande le narrateur au soir de sa vie, par la voie de l’aventure? par celle du risque lucidement affronté? Il évoque ses périlleuses expéditions d’antan (le survol de l’Hadramaout, un ouragan dans les Aurès, dans «les Noyers de l’Altenburg»), et les aventures des personnages qui ont servi de modèles à ses premiers héros romanesques («la Voie royale»). Mais en 1965 ces «héros sans cause» pâlissent à côté des «hommes de l’Histoire» qui jouent leur vie au bénéfice d’un «grand dessein». D’où la place prépondérante qu’occupent dans les Antimémoires ces dialogues avec Nehru, de Gaulle, Mao, ces longues séquences sur Gandhi, Hô Chi Minh, Jean Moulin, et les souvenirs d’un Malraux engagé en Espagne, dans le maquis ou officier de chars en 1940. Voilà des hommes dont la «résistance» au destin s’exerce à l’échelle de l’Histoire, voire contre elle. Pour autant, ces «hommes de l’antidestin» n’échappent pas à l’ultime échéance. D’où le retour aux antithèses formulées jadis dans la Tentation de l’Occident: d’un côté, la frénésie d’agir dont le vertige, après la «mort de Dieu», occulte le tragique de la course occidentale au néant; de l’autre, la sérénité qui enveloppe la disparition de l’Oriental, rendu au grand Tout après les épreuves de la maya dans la roue d’un Temps sans fin («la Tentation de l’Occident»; «la Voie royale», le dialogue avec Méry; «la Condition humaine», le dialogue avec le «Bonze»). Rallié à la philosophie de l’action depuis l’Espoir, le narrateur, comme Nehru, rêve d’un compromis: «Agir en Européens et mourir en hindous.»
Les innombrables allusions à la «métamorphose» introduisent aussi, d’une autre manière, le témoignage d’une inquiétude eschatologique. C’est lors de l’étape égyptienne d’un voyage de 1934 que le narrateur reçut la révélation, ravivée en 1965, du phénomène de la métamorphose: si le spectacle du Sphinx, observe-t-il, draine toujours les foules, sa «voix», comme celle des trésors du musée du Caire, s’est éteinte, taisant à jamais le message sacré que, dans une vie antérieure à leur existence actuelle de site touristique ou d’«objets d’art», ceux-ci symbolisaient jadis. Cette expérience égyptienne est à l’origine de la structure archéologique des Antimémoires: en 1965, le narrateur retrouve la maison de Nehru «métamorphosée» en Maison du Souvenir; la révolution de Canton, figée dans un musée ou sur une scène; la Longue Marche, au musée de Yen-ngan (Yan’an); Mao, «monolithique», déjà «empereur de bronze». De Jean Moulin, il ne reste qu’une urne de cendres au Panthéon… Mais le narrateur, strate après strate, exhume les légendes, restituant leur «voix» à ceux que guette une éternité muette (trois dialogues avec Nehru, autant avec de Gaulle, dix pages consacrées à l’époque de la Longue Marche). Et, devant ceux de ses interlocuteurs qui sont encore dans le feu de l’action, il s’interroge: en quoi sont-ils déjà «égaux à leur mythe» («Antimémoires»)?
Mais de Malraux lui-même entend-on, du sein de l’œuvre monumentale, s’élever une «voix» qui, face à la mort, exprimerait sa «vérité»? Le narrateur s’interdit confidences et profession de foi («1965, au large de la Crète»). Cependant au fil des pages éclate son idéal de fraternité humaine. Les engagements politiques de l’auteur et les œuvres que ceux-ci ont engendrées (la Condition humaine, l’Espoir) transmettaient déjà ce message. Les Antimémoires viennent l’amplifier. Ce n’est pas un hasard si les souvenirs du passé ressuscitent pour la plupart des expériences de solidarité, si le seul extrait tiré de l’Espoir est la parabole des Hurdes («la Tentation de l’Occident»), si enfin l’ouvrage s’achève sur le récit de ces prodiges de charité que déployèrent entre eux les déportés des camps nazis. Mais, dans le livre de 1967, la fraternité doit aussi sa suprématie à ce que, à défaut de cette communion avec le cosmos dont Malraux ressent, en retrouvant l’Orient, la nostalgie aiguë, elle demeure la seule démarche qui permette de nier le solipsisme du moi.
Cette confession indirecte utilise une variété de discours (méditation, récit épique, notes de voyage, fiction, dialogue) qui mettent en jeu tous les procédés d’écriture: éloquence, lyrisme à la Chateaubriand, pittoresque, humour des portraits (Nehru, Churchill, de Gaulle, Mao) où la minutie des descriptions voile à peine le message légendaire capté par les métaphores. Mais le dialogue occupe ici une place stratégique. Sans doute parce qu’il sied à une pensée qui s’est toujours définie par l’interrogation («la Condition humaine»: «Peut-être n’ai-je retenu de ma vie que ses dialogues»). Parce qu’aussi dans les Antimémoires le mot à mot du dialogue, sa sincérité ponctuelle sont concurrencés par une autre vérité profilée dans l’imaginaire du narrateur. Ainsi s’opère à chaud la «métamorphose» d’un héros mortel en «mythe» vivant.
M.-A. DE BEAUMARCHAIS
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994