l’Idée fixe
Idée fixe (l’)
IDÉE FIXE (l’) ou Deux Hommes à la mer. Dialogue de Paul Valéry (1871-1945), publié sous la direction de Robert Lang à Paris par les Laboratoires Martinet en 1932. Destiné à l’origine à un public de médecins, ce texte fut réédité deux ans plus tard chez Gallimard.
Synopsis
Un écrivain, en proie à une idée fixe qui le fait souffrir, erre sans pouvoir trouver le soulagement. Il parvient au bord de la mer où il rencontre un médecin de sa connaissance qui, sujet, lui, au «mal de l’activité», feint de peindre et de pêcher pour occuper ses loisirs. La discussion s’engage. L’écrivain prétend qu’il ne peut y avoir d’idées «fixes» car, l’esprit étant perpétuel mouvement, il existe seulement quelques idées «omnivalentes». La conversation vagabonde et passe de la nature des idées à celle de l’univers ou des profondeurs intérieures. Pour traduire la vie de son esprit, le littérateur s’est forgé un langage composé d’expressions étranges: «omnivalence», «nébuleuse mentale», «implexe», «perroquet». Le docteur lui oppose les objections du positivisme et du bon sens, mais se prend bien vite au jeu de cette divagation. Son interlocuteur lui recommande d’écrire une histoire de la thérapeutique. De la morale, la discussion passe aux automatismes de la vie moderne, puis aux maladies de l’esprit dont l’homme de lettres discerne les germes chez chaque bien portant. Les progrès de la science ont conduit les idées à vivre dangereusement. Mais le jour tombe et le médecin part avec cet étrange patient qu’il ne veut plus quitter, car «un homme seul est toujours en mauvaise compagnie».
Critique
Ce dialogue cher à Valéry contraste avec la gravité un peu empesée des autres dialogues d’inspiration antique (Eupalinos, l’Âme et la Danse, Dialogue de l’arbre). En effet, les idées n’y sont que «l’accessoire d’un jeu dont la vitesse est l’essentiel». Et si un auteur habituellement si exigeant se laisse pour une fois aller à écrire «comme on parle» — pour des raisons qu’il évoque dans l’Avis au lecteur («Ce livre est enfant de la hâte») —, il précise aussitôt que toutefois, à cette époque, «on parlait bien». Malgré une assez longue introduction narrative, ni le lieu, ni la date de la discussion, ni l’identité des personnages ne sont précisés: on sait seulement qu’au bord de la mer un médecin et un homme de lettres conversent librement. Cette indétermination, liée sans doute au refus par Valéry des conventions du romanesque, a aussi pour but de conserver au dialogue son caractère de généralité. Même l’idée fixe que fuit le littérateur n’est jamais explicitement formulée; le lecteur ne connaît que son lien avec «l’absurde». Cependant, on notera que dans l’édition de 1936 des Œuvres, les répliques, au lieu d’être simplement annoncées par un tiret, étaient précédées de la mention: «Moi» ou «le Docteur». Ainsi l’homme de lettres est-il le reflet changeant de l’auteur Paul Valéry, qui attribue avec humour, par la bouche du médecin, l’un des aphorismes de Tel Quel à «un auteur peu lisible…, un hermétique».
Néanmoins, le médecin incarnant le bon sens positiviste face au rêveur éveillé qu’est son protagoniste, l’échange apparaît comme essentiellement créatif. L’élaboration commune des idées («Attendez que j’aie trouvé») est à l’image du fonctionnement de l’esprit; et l’univers lui-même apparaît comme «une gigantesque opération de transformation» qui serait à la recherche d’une pensée («Son idée fixe», suggère le docteur). C’est pourquoi le littérateur s’est voué à une entreprise de rénovation du langage et de chasse aux expressions toutes faites, qu’il qualifie de «perroquets». «Idée fixe» par exemple n’a aucun sens; il faut plutôt parler d’idée «omnivalente», c’est-à-dire qui «s’accroche à tout». De même, la notion de profondeur aboutit à des paradoxes insondables: «Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau» (l’ectoderme est en effet à l’origine du cerveau). En revanche, il n’existe pas de mot pour désigner «ce en quoi et par quoi nous sommes éventuels». Ce mot-là, il faut l’inventer: c’est l’«implexe». L’homme de l’esprit, isolé au milieu des idées préconçues, doit donc créer ses propres outils. «Je me considère comme un Robinson intellectuel», dit l’écrivain. L’écriture apparaît alors comme l’opération qui consiste à «résoudre une nébuleuse» afin de restituer la seule vérité de «nous-mêmes» qui est celle de l’instant. Quant au scientifique, il lui faut désormais être capable d’adopter des «points de vue d’architecture» et devenir comme Einstein un artiste de premier ordre.
Le genre du dialogue apparaît ici, dans son aptitude à porter la contradiction, comme le plus apte à mettre en évidence «la nature de l’idée [qui] est d’intervenir». Les méandres d’une conversation à bâtons rompus et dont la fantaisie est le seul guide permettent aux deux interlocuteurs de «nager, barboter dans ce qu’on ignore au moyen de ce qu’on sait! C’est divin». La souffrance obsessionnelle qui pousse l’écrivain à aller se changer les idées se mue bien vite en humour absurde. Ainsi le médecin se livre-t-il sans vergogne à la «peinture virtuelle» et à la «pêche négative» tandis que le littérateur «extermine le cacatoès» et pourfend l’idée reçue. Les Pensées de Pascal, plusieurs fois citées, sont détournées de leur sens à des fins humoristiques; et la démence de la vie moderne est soulignée par la vigueur de l’expression. C’est ainsi que le travail des ménagères consiste à «faire sous le nom de mayonnaise des acrobaties colloïdales», et que les examens de médecine ont toujours pour fin de mesurer «la quantité de souvenirs par unité de temps». La structure en mouvement du dialogue crée des boucles où la réflexion, à la fois vagabonde et insistante, repasse de temps à autre par les mêmes points; et l’enrichissant «combat des magiciens» que se livrent les deux acolytes n’est pas sans rappeler, la naïveté en moins, Bouvard et Pécuchet dans leur volonté systématique d’inventaire et de mise à mal des évidences de la bêtise.
A. SCHAFFNER
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994