Traité sur la tolérance
Traité sur la tolérance
TRAITÉ SUR LA TOLÉRANCE. Ouvrage de François Marie Arouet, dit Voltaire (1694-1778), publié à Genève chez Cramer en 1763.
L’affaire Calas fut à l’origine de ce Traité. Le 13 octobre 1761, des commerçants protestants de Toulouse, Jean Calas, son épouse et deux de leurs fils, Marc-Antoine et Pierre, passent la soirée dans leur appartement au premier étage de la rue des Filatiers avec un ami, Gaubert de Lavaysse. Le fils aîné, Marc-Antoine, s’est retiré après le souper. Vers neuf heures trente, Gaubert de Lavaysse prend congé. Le fils cadet, Pierre, descend pour le raccompagner. Au rez-de-chaussée, ils découvrent le corps de Marc-Antoine, mort par strangulation. Les voisins s’attroupent. On murmure que Marc-Antoine voulait abjurer le protestantisme et qu’il s’agit d’un crime calviniste. Le capitoul, David de Beaudrigue, fait emprisonner les Calas, Gaubert de Lavaysse et la servante catholique, Jeanne Viguier. Il omet de dresser un procès-verbal. Par zèle religieux, il va s’acharner contre les prévenus. On enterre Marc-Antoine en grande pompe. Le 18 novembre 1761, un arrêt des capitouls condamne les Calas à la torture. Ils font appel de la sentence. Le Parlement de Paris casse cet arrêt, mais condamne Jean Calas car il est «vraisemblablement» la cause de la mort de son fils. Le 9 mars 1762, il meurt sur la roue en clamant son innocence.
Dès la condamnation de Jean Calas, Voltaire avait été alerté. D’abord il ne se prononce point, puis acquiert la conviction qu’il s’agit d’une monstrueuse erreur judiciaire. Il multiplie les démarches, publie en juillet 1762 des Pièces originales concernant la mort des sieurs Calas et le jugement rendu à Toulouse, puis une supplique, À Monseigneur le Chancelier, une Requête au roi en son Conseil, un Mémoire de Donat Calas, une Histoire d’Élisabeth Canning et des Calas en août 1762. Le 7 mars 1763, le Conseil du roi autorise l’appel contre le jugement de Toulouse; Voltaire diffuse le Traité sur la tolérance.
Synopsis
Ce Traité prend pour point de départ la législation antiprotestante alors en vigueur: rappel de l’histoire de Jean Calas, conséquences de son supplice, idée de la Réforme du XVIe siècle (chap. 1-3). Le sujet s’élargit à des considérations politiques: si la tolérance est dangereuse; comment elle peut être admise; si elle est de droit naturel et de droit humain (4-6). Un large survol historique s’ensuit. Les Grecs respectaient la liberté de conscience (7); les Romains ne persécutèrent les chrétiens que comme factieux (8-10), tandis que l’Église catholique règne par la terreur (11); les juifs, malgré des «lois de sang», pratiquent une extrême tolérance (12-13); Jésus-Christ n’a prêché que l’amour et la douceur (14-15). Voltaire illustre le fanatisme religieux en intercalant dans son exposé deux chapitres de fiction: un dialogue entre un mourant et un prêtre qui dénonce l’affaire des «billets de confession», une lettre attribuée à un jésuite (16-17). C’est seulement contre ceux qui fomentent des troubles qu’une non-tolérance se justifie (18). Thème illustré par une nouvelle fiction (19). Il ne faut pas entretenir le peuple dans la superstition, et la vraie religion ne consiste point dans des dogmes, mais dans des vertus (20-21). L’ouvrage culmine avec un appel à la tolérance universelle et une «Prière à Dieu» (22-23). En conclusion, Voltaire revient à l’actualité, dénonce un «saint libelle» contre la tolérance, commente l’arrêt du Conseil du roi du 7 mars 1763 qui ouvre une possibilité de révision du procès (24-25). Il ajoutera un Post-scriptum après la réhabilitation de Calas le 9 mars 1765, qu’il célèbre comme une promesse pour l’avenir.
Critique
La tolérance n’est pas une idée neuve dans l’œuvre de Voltaire. De la Henriade à Zaïre et Mahomet, des Lettres philosophiques au Poème sur la loi naturelle, Voltaire avait combattu en sa faveur. Ce Traité, par son contexte et par son influence, donne à sa lutte une ampleur inégalée. Voltaire doit sans doute aux Lettres sur la tolérance de Locke, aux ouvrages de Bayle condamnant la révocation de l’édit de Nantes: Ce que c’est que la France toute catholique sous le règne de Louis le Grand (1686) et le Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ: «Contrains-les d’entrer» (1687). Voltaire ne se place pas sur le même terrain. Là où Locke plaide pour la séparation de l’Église et de l’État, Voltaire envisage de subordonner l’une à l’autre. Là où Bayle défend les droits de la «conscience errante» qu’on ne saurait opprimer lorsqu’elle s’égare de bonne foi, Voltaire met l’accent sur le bien de la société.
La législation antiprotestante n’est pas seulement un déni de justice, mais une erreur politique. Voltaire plaide la cause des calvinistes en tenant compte des mentalités. Qu’on leur concède du moins un état civil: alors de riches familles reviendraient en France. Le gouvernement est fort, aucun désordre n’est à craindre: «L’humanité le demande, la raison le conseille, et la politique ne peut s’en effrayer.» Ainsi, l’intérêt bien compris montre que l’intolérance doit être extirpée. Les peuples civilisés s’en sont abstenus, autant que faire se peut, même s’ils se sont parfois rendus coupables d’erreurs. Aux chrétiens, Voltaire rappelle que, s’ils veulent ressembler au Christ, ils doivent être des «martyrs, et non pas des bourreaux». Les atrocités des guerres de Religion, la folie des persécutions, ont eu pour origine des dogmes incertains, des disputes incompréhensibles. Voltaire prêche avec conviction pour la tolérance universelle qui doit nous faire regarder tous les hommes comme «nos frères». Ce plaidoyer trouve ses fondements dans une éloquente prière au «Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps». Du point de vue de l’Éternel, de petites différences séparent ces «atomes perdus dans l’immensité»: «langages insuffisants», «lois imparfaites», «opinions insensées», rites réduits à des pratiques sans importance. Rien qui justifie qu’on s’égorge. Pour prouver que l’intolérance est aussi absurde qu’horrible, Voltaire varie les tons et les genres, brasse une large érudition, introduit dans l’exposé un dialogue philosophique, un pamphlet, une fausse relation d’une dispute en Chine, une prière. Le sérieux du propos est soutenu par un art très conscient.
Par son sens de l’universel, Voltaire a su poser un jalon essentiel dans la lente prise de conscience des droits de l’homme.
C. MERVAUD
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994