Micromégas
Micromégas
MICROMÉGAS. Histoire philosophique. Conte de François Marie Arouet, dit Voltaire (1694-1778), publié simultanément à Londres et à Berlin en 1752.
Le 25 avril 1739, Voltaire envoie à Frédéric, prince royal de Prusse, une «fadaise philosophique qui ne doit être lue que comme on se délasse d’un travail sérieux avec les bouffonneries d’Arlequin». Il s’agit d’une relation de voyage de M. le baron de Gangan. Frédéric l’en remercie le 7 juillet: ce voyageur céleste l’a beaucoup amusé car il rabaisse la vanité ridicule des mortels. Ce baron de Gangan offre des analogies avec Micromégas, dont maints passages renvoient à l’actualité des années 1737-1739: expédition en Laponie de Maupertuis pour mesurer le méridien, un grand moment de la science newtonienne évoqué dans les Éléments de la philosophie de Newton; allusions aux polémiques et aux découvertes du temps; référence à la guerre russo-turque. Resté longtemps dans les tiroirs de Voltaire, Micromégas est révisé pendant le séjour en Prusse. Les amis de Fontenelle se sont opposés à sa publication en France, le «nain de Saturne» caricaturant de façon transparente le secrétaire de l’Académie des sciences.
Synopsis
Micromégas, habitant de Sirius, banni de la cour de son pays, voyage de planète en planète et arrive sur Saturne (chap. 1). Il converse avec le secrétaire de l’Académie sur l’infinie variété que le Créateur a mise dans le monde (2). Le Sirien et le Saturnien décident de faire un voyage philosophique. Ils atterrissent sur le bord de la mer Baltique (3). Ils font le tour du globe et disputent beaucoup. Le Sirien ayant cassé son collier, un diamant, microscope improvisé, leur permet d’apercevoir une baleine, puis le vaisseau emprunté par des philosophes venant du cercle polaire (4). Ils observent les animalcules humains (5), avec lesquels ils réussissent à lier conversation. Micromégas s’adresse à ces insectes qui se révèlent d’excellents mathématiciens (6). Les hommes sont, hélas! possédés par une fureur meurtrière; seuls quelques savants acquièrent des connaissance utiles, mais tous déraisonnent sur la nature de l’âme. Micromégas leur promet de leur dévoiler le «bout des choses». C’est un livre qui ne contient que des pages blanches.
Critique
En marge des travaux scientifiques de Cirey, Voltaire imagine un voyage de science-fiction qui, paradoxalement, a pour finalité la place de la Terre et de l’homme dans l’univers. Les voyageurs célestes ne se distinguent des humains que par leurs dimensions, 32 kilomètres pour le Sirien, 2 kilomètres pour le Saturnien, soit l’équivalent du nez du Sirien. C’est un «nain». L’un est doté de mille sens, l’autre de soixante-douze. Le premier a une espérance de vie de dix mille siècles, le second de cent cinquante. Indépendamment de ce gigantisme, ils vivent dans des sociétés semblables aux nôtres: Micromégas est exilé pour avoir hasardé des propositions jugées hérétiques par le muphti de Sirius; le nain de Saturne a pour maîtresse une fort jolie brune. Ils ne se distinguent pas par des capacités intellectuelles exceptionnelles. Ils se trompent dans leurs conjectures, surtout le Saturnien, coupable de présomption, et capable de généralisations abusives: ne voyant rien sur terre, il proclame qu’il n’y a rien; apercevant une baleine, il prétend que ce monde est fait pour les baleines. L’accès à la connaissance passe pour tous les vivants par les mêmes processus: examiner par degrés, expérimenter, vérifier. On reconnaît la méthode des essais et des erreurs prônée par l’Essai sur l’entendement humain de Locke. Pour se déplacer de planète en planète, ces géants se sont servis des lois de la pesanteur découvertes par Newton. Au terme de leur voyage, ils sont confrontés aux hommes. Ceux-ci sont vus selon une perspective diminuante: ces «insectes» ne sont perceptibles que grâce à un microscope. On instruit le procès de cet «assemblage de fous, de méchants et de malheureux» qui s’entretuent pour des querelles sans fondement. Ces infiniment petits ont un «orgueil presque infiniment grand». Une scène comique symbolise la faillite de l’anthropocentrisme: les géants s’esclaffent quand un animalcule en bonnet carré, un théologien, soutient que le cosmos a été fait pour l’homme. Ils laissent choir le vaisseau dans la poche de la culotte du Saturnien. Mais ces «mites», douées de raison, sont capables d’accéder à un savoir incontestable dans le domaine scientifique. Alors même que leurs spéculations métaphysiques sombrent dans le ridicule. Le livre tout blanc montre qu’elles sont inaccessibles à tous.
Dans ce déplacement intersidéral, point de place pour le merveilleux ou l’extraordinaire. La narration s’efface au profit de deux dialogues philosophiques, l’un entre le Sirien et le Saturnien sur la pluralité des mondes, l’autre sur la condition humaine. L’extrême disproportion des devisants illustre la relativité universelle: tous sont des micromégas, à la fois petits et grands; l’homme est à sa place dans l’échelle des êtres. Nulle place pour l’angoisse existentielle, nulle révolte contre la condition planétaire de l’humanité. Malgré les distances, la communication reste possible: d’où la griserie des espaces immenses où règne l’ordre voulu par le Créateur. Ce conte philosophique rabaisse le caquet des faux sages, mais respire une sorte d’allégresse.
C. MERVAUD
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994