Rêveries du promeneur solitaire (les)

Rousseau

1782

Rêveries du promeneur solitaire (les)

 

RÊVERIES DU PROMENEUR SOLITAIRE (les). Ouvrage autobiographique de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), publié à Genève à la Société typographique en 1782.

Cette suite de dix promenades composée par Rousseau dans les derniers mois de sa vie (octobre 1776 – avril 1778) parut dans le même volume que les six premiers livres des Confessions. À l’entendre, Rousseau n’a désormais «plus rien à dire qui puisse le mériter»: les Rêveries, simple «registre» des méditations et des abandons quotidiens, seront une sorte de journal intime. Le plaidoyer des Dialogues (voir Rousseau juge de Jean-Jacques) est devenu monologue dans ce livre inachevé et décousu, né de notes jetées sur des cartes à jouer. Justifications, idées, anecdotes s’entrecroisent, se lient avec une apparente fantaisie. Mais plusieurs thèmes organisent l’ouvrage, donnent une unité de couleur et de sonorité à chaque promenade et se répondent de l’un à l’autre. Le style de ces «Promenades», que l’on peut considérer comme de véritables poèmes en prose, est souvent ce style coupé cher à Tacite ou à Sénèque, qui met en valeur la discontinuité, la volubilité d’un discours qui, par sa brièveté même, veut faire comprendre plus qu’il ne dit.

 

Synopsis

La «première Promenade» expose l’objet du livre. Seul, calme, «tranquille au fond de l’abîme», «impassible comme Dieu même», Rousseau entend désormais ne plus s’occuper que de lui-même. Il consacrera son temps à s’étudier, préparant ainsi «le compte» qu’il ne tardera pas à rendre devant Dieu. Il reprend donc l’examen «sévère et sincère» des Confessions. Son bonheur ne pouvant plus guère trouver d’autre refuge que celui de la conversation avec son âme et son âge lui faisant chaque jour constater davantage la perte des charmantes contemplations qui animent ses promenades, il fait le projet de fixer par l’écriture celles qui peuvent encore lui venir. Il notera ainsi toutes ses idées, comme elles lui viennent et sans autre liaison.

La «deuxième Promenade» a pour cadre un paysage d’automne, entre Charonne et Ménilmontant. Rousseau y raconte son accident du 24 octobre 1776. Un chien le renverse. Il perd connaissance. Un moment, il n’a plus souvenir, plus aucune notion de son identité. Cette amnésie ne lui laisse que le pur sentiment de son existence. Mais le bruit de sa mort se répand et lui revient bientôt.
Dans la «troisième Promenade», Rousseau examine les dispositions de son âme en ce qui touche ses sentiments religieux. Il remonte ainsi le chemin qui l’a conduit à écrire «la Profession de foi du vicaire savoyard» (voir l’Émile).

La «quatrième Promenade» est une dissertation sur le mensonge. Rousseau réaffirme son remords d’avoir fait injustement accuser une domestique, à Turin, pour se défendre d’un vol qu’il avait commis (voir Confessions, II).
La «cinquième Promenade» est une remémoration du bonheur vécu à l’île Saint-Pierre. Le ton se fait dépouillé, presque mystique; le regard est perdu dans une confuse et apaisante phosphorescence. Le flux et reflux de l’eau, dont le murmure régulier dédouble le rythme, plonge Rousseau dans une extase ravissante.

La «sixième Promenade» part du constat que nos actions machinales ont souvent des causes cachées. Rousseau donne l’exemple de ce détour qu’il fait sans y penser en allant herboriser le long de la Bièvre, du côté de Gentilly, pour éviter de rencontrer un gamin qu’il a pris l’habitude de cajoler. Cette habitude a fini par lui peser et, surtout, l’enfant l’ayant appelé par son nom, Rousseau en est venu à soupçonner qu’il ait part au «complot». Dans la suite de la «promenade», Rousseau se livre à un examen de conscience. Il doit le reconnaître, il est incapable de vaincre, par devoir, ses penchants. Et peut-être faut-il soupçonner quelque orgueil dans son comportement de fuite à l’égard des hommes. Au fond, il se sent trop au-dessus d’eux pour les haïr.

La «septième Promenade» prolonge la précédente. Le recueil de ses longs rêves à peine commencé, Rousseau sent déjà qu’il touche à sa fin. Un autre «amusement» lui succède, l’herborisation. Avec la connaissance de lui-même, elle est son dernier loisir. Mais quel attrait trouve-t-il donc dans cette vaine étude de la botanique faite sans profit et sans progrès? Il se souvient de quelques herborisations. Les plantes de son herbier renouvellent l’impression des lieux qu’il ne reverra plus. C’est donc finalement la «chaîne des idées accessoires» qui l’attache à la botanique.

La «huitième Promenade» est un nouvel examen de conscience, dans le style de Marc-Aurèle. Les résolutions de paix intérieure ont une inspiration nettement stoïcienne. Rousseau se convainc, en effet, que la sagesse est de ne plus voir dans le mal et derrière les actes qui le blessent qu’une simple atteinte matérielle et non une intention. Puis, comme à la fin de la «sixième Promenade», Rousseau pourchasse les dernières séquelles d’amour-propre dont il devine encore le murmure en son cœur. L’innocent persécuté ne tend-il pas en fait à déguiser en amour de la justice l’orgueil de son petit individu?

Dans la «neuvième Promenade», Rousseau se justifie encore une fois de l’abandon de ses enfants (voir Confessions, VII). Il dit le plaisir que lui donnent les enfants, notamment à travers les souvenirs d’un jeu avec des petites filles et d’une fête à la Chevrette, chez Mme d’Épinay. Cette promenade consacre l’empire des signes. Signes de joie et d’affection sur les visages d’enfants que bientôt Rousseau, vieillissant et craignant d’importuner et de repousser les bambins, est réduit à chercher chez les animaux. Signes d’abord cordiaux, puis menaçants, des paysans, des invalides de l’École militaire. Le soupçon revient, plus fort que jamais. Rousseau n’ose plus traverser les villages, certain d’y être reconnu.

La courte et inachevée «dixième Promenade» célèbre la mémoire de Mme de Warens, rencontrée tout juste cinquante ans auparavant. Cette première rencontre décida de sa vie et produisit, par un enchaînement inévitable, le destin du reste de ses jours.

Critique

En un siècle sensualiste, la rêverie ne peut qu’être directement inspirée par son environnement, suscitée par ses entours. Elle n’a lieu qu’avec le concours d’une impression extérieure. Elle devient le reflet dans l’âme du «paysage», au sens le plus large. Elle est un retentissement: Mme de Sévigné, déjà, avait parlé en ce sens de la noirceur de ses rêveries dans les bois. En même temps, la rêverie est vagabondage de l’âme, abandon au fil de la conscience: c’est ainsi que dans les Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle, le ciel étoilé favorise la rêverie et un certain désordre de la pensée dans lequel on ne tombe pas sans plaisir. L’originalité de Rousseau est de faire du songe tout éveillé une expérience existentielle.

Il y a deux types de rêveries chez Rousseau. Certaines, les «chimères», suivent un véritable scénario. À la fin de la quatrième des Lettres à M. le président de Malesherbes, Rousseau donne un exemple de ces sociétés charmantes que son imagination compose: le maréchal de Luxembourg y devient un bon gentilhomme de campagne, etc. C’est ainsi également que la Nouvelle Héloïse est née de rêveries. D’autres, comme celles qui le prennent à l’île Saint-Pierre, sont sans objet et inspirent une pure empathie avec la Nature et la Création: alors les limites de l’existence personnelle s’effacent, et le moi connaît à la fois une extension et un oubli de lui-même dans l’espace limpide.

Mais toutes les rêveries sont source de jouissance. Qu’elles s’élaborent en retrait de la vie réelle, pour la récupérer en quelque sorte, ou qu’elles s’évanouissent dans une pure saisie de l’être, elles procurent un sentiment exalté d’existence, de plénitude et de certitude de soi. En elles, Rousseau retrouve sa nature profonde, soit parce qu’elles lui offrent la possibilité de se reprendre dans une vie mieux faite (plus réelle n’hésitera pas à dire Rousseau) et de «songer au prix qu’aurait mérité [son] cœur», soit encore parce qu’elles lui assurent la jouissance d’une pure et immédiate proximité à soi. À la limite, comme l’indique la troisième Lettre à Malesherbes, la rêverie est un pur élan, un élancement du cœur vers une jouissance dont il n’a même pas l’idée. C’est alors «un sentiment très vif et une tristesse attirante» qui, prenant appui sur l’inexplicable vide intérieur, nous tourne vers «l’être incompréhensible qui embrasse tout». Le moi est «accablé avec volupté du poids de l’univers entier».

Mais pourquoi écrire encore? Un tel plaisir ne se suffirait-il pas à lui-même? Rousseau prend soin de préciser qu’il n’écrit ces Rêveries qu’à son seul usage. L’extériorisation écrite de ses songes se justifie par la crainte d’un moi à venir diminué, réduit à se souvenir, incapable de renouveler l’acte même qui procure ces rêveries, qu’il s’attend, en conséquence, à voir devenir plus froides de jour en jour, jusqu’à ce que l’ennui de les écrire lui en ôte le courage. L’objet du livre est donc de programmer la mémoire future, de s’assurer d’un bonheur à venir: Rousseau rêve pour vivre et écrit pour revivre. Les Rêveries tendent à rien de moins qu’à supprimer la différence entre la parole et ce qu’elle exprime. Les mots doivent fixer le présent sauvegardé, entretenir l’immanence; l’immédiat restauré assurera le règne d’une valeur personnelle soustraite à la prise de la durée: voilà le seul bonheur vraiment plein qui puisse ne laisser aucun vide dans l’âme («cinquième Promenade»). La rêverie, ainsi capitalisée, suscitera une rêverie seconde, autorisera d’infinis redoublements. À défaut d’une rêverie immédiate, devenue plus difficile, la lecture répétera indéfiniment la jouissance. L’œuvre, sans destinataire, se métamorphosera en bonheur vécu; l’art redeviendra nature, vie.

Ce projet est-il atteint? Rousseau rêve finalement bien peu au cours de ces dix «promenades». Le climat est souvent sombre. Rousseau se promène dans les chemins de banlieue car il craint les rencontres dans les rues de Paris. Le sentiment de persécution est à son paroxysme: la certitude d’être victime devance maintenant toute preuve, toute argumentation; la «huitième Promenade», surtout, consacre l’empire des signes: un geste, un coup d’œil d’un inconnu, suffisent à troubler le plaisir de Rousseau, ou à calmer sa peine; la réalité même est devenue un songe. Comme, dans ses rêveries, l’âme se laisse illuminer, elle se laisse terrifier dans ses rencontres et ne se reconnaît plus pour rien dans l’élaboration des sens. Parce qu’ils oublient ou négligent de le saluer, les invalides de l’École militaire ont sûrement été «prévenus» et montés contre lui: Rousseau a soudain la certitude qu’ils participent au «complot», tout comme cet enfant qui se met à l’appeler par son nom. Le débat des Dialogues a pris fin: l’évidence est désormais si grande qu’elle rend inutile toute interprétation. De sorte que les Rêveries offrent le désagréable tableau de l’enfermement: Rousseau ne peut plus être à lui que lorsqu’il est seul. À défaut, il est «le jouet de tous ceux qui l’entourent». Il ne peut échapper à ses impressions, il est emmuré dans l’évidence. Alors, «seul sur la terre», il fait le projet de se suffire à lui-même, «comme Dieu», de ne jouir que de soi, de sa seule existence. Ce sentiment, affirme-t-il, dépouillé de tout autre affection, est par lui même un sentiment précieux et suffisant de contentement et de paix. Mais à mesure que l’âme gagne cette sérénité cosmique, cette jouissance de soi éthérée, le monde quotidien alentour s’assèche et s’appauvrit: la morale de communication et d’«explication» des Dialogues est bien loin. Les autres n’apparaissent plus que comme des êtres mécaniques n’agissant que par impulsion («huitième Promenade»): ce sont des «masses différemment mues, dépourvues à [son] égard de toute moralité», de sorte qu’il faut calculer leurs actions selon les strictes lois du mouvement et non en leur supposant des intentions ou des passions. Pour Rousseau, les dispositions intérieures d’autrui cessent d’être quelque chose qu’il faut considérer: ce jugement assurera désormais la tranquillité de sa vie. Voilà le dernier mot de celui qui mieux que personne était «fait pour aimer et être aimé».

 

G. ALMÉRAS

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994