Les champs magnétiques

André Breton

1920

Champs magnétiques (les)

 

CHAMPS MAGNÉTIQUES (les). Recueil poétique en prose d’André Breton (1896-1966) et Philippe Soupault (1897-1990), publié à Paris aux Éditions Au Sans Pareil en 1920. L’œuvre ne sera ensuite rééditée qu’en 1967, chez Gallimard, accompagnée de deux dialogues, divisés en actes et scènes, dus également à la collaboration des deux écrivains: «S’il vous plaît» (paru dans Littérature en septembre-octobre 1920) et «Vous m’oublierez» (paru dans Littérature le 1er septembre 1922).

La majeure partie des Champs magnétiques a été composée au printemps 1919, c’est-à-dire avant que le groupe d’écrivains rassemblés autour de la revue Littérature ne se tourne vers le mouvement dada. L’ouvrage participe d’une sorte de projet expérimental visant à explorer les mécanismes de l’écriture automatique. Les deux écrivains, pendant une ou deux semaines (six à huit jours d’après Breton et une quinzaine d’après Soupault), s’adonnèrent de façon très intense à leur entreprise, écrivant parfois «huit ou dix heures consécutives» (Breton, Entretiens).

 

Synopsis

Les sept premiers chapitres («la Glace sans tain», «Saisons», «Éclipses», «En 80 jours», «Barrières», «Ne bougeons plus», «Gants blancs») sont en prose et constituent la plus grande partie du recueil. Viennent ensuite deux chapitres en vers intitulés «Le pagure dit». Le texte se termine par une signature ironique; le dernier «poème» du recueil s’intitule en effet “la Fin de tout” et participe de la pratique poétique du collage (voir Mont de piété) chère à Breton: le nom des deux auteurs est encadré sur la page, accompagné de la mention «Bois et Charbons», l’ensemble figurant une sorte d’enseigne ou de carte nécrologique. Une dédicace à Jacques Vaché clôt l’ouvrage.

La division du livre en chapitres correspond à des variations de vitesse de l’écriture automatique. Les auteurs ont volontairement mêlé leurs voix pour produire un unique ouvrage commun. L’examen des manuscrits et les témoignages ultérieurs de Breton et Soupault permettent toutefois de préciser le mode de composition des textes. Certains chapitres ont été entièrement écrits par l’un des auteurs: «Saisons», «En 80 jours» et les deux pièces intitulées «Le pagure dit». D’autres passages, en revanche, sont des sortes de dialogues que Breton et Soupault écrivaient alternativement: «L’un de nous lisait à haute voix ce qu’il venait d’écrire rapidement et l’autre y répondait sans réfléchir à l’instant même par écrit», dira Soupault à Serge Fauchereau en 1983 (Digraphe n° 30, juin 1983). Ce procédé concerne essentiellement «Barrières». La façon dont ont été élaborés les autres chapitres, qui comportent des apports issus des deux écrivains, est moins facile à reconstituer.

 

Critique

Les auteurs avaient tout d’abord envisagé d’intituler le livre les Précipités, peut-être en songeant à une phrase d’«Éclipses»: «Ce qui précède a trait aux singularités chimiques, aux beaux précipités certains.» Le titre les Champs magnétiques conserve en tout cas une image empruntée au domaine de la physique, ce qui concorde bien avec l’aspect expérimental de l’ouvrage. Le titre définitif, à travers l’image du magnétisme, souligne en outre le caractère double de l’écriture, les deux écrivains formant comme les deux pôles d’un aimant. Julien Gracq commente la formule en ces termes: «Nul doute que Breton, en intitulant son premier ouvrage proprement surréaliste les Champs magnétiques, nous ait livré […] une dominante imaginative, un schéma moteur inné, vital, qui intervient à chaque instant pour dynamiser les contacts, substituer au rapprochement l’attirance et au chaos apparent des impulsions le jeu de forces ordonnatrices invisibles» (André Breton, 1948). Enfin, le titre renvoie à un phénomène qui a quelque chose d’extraordinaire tout en étant explicable scientifiquement. Il en va de même pour l’écriture automatique: elle est source de toutes les magies poétiques et trouve son origine dans les pratiques cliniques et les découvertes de Freud.

Dans le premier des Manifestes du surréalisme, Breton rattache directement la naissance de l’écriture automatique aux travaux de Freud: «Tout occupé que j’étais encore de Freud à cette époque et familiarisé avec ses méthodes d’examen […] je résolus d’obtenir de moi […] un monologue de débit aussi rapide que possible, sur lequel l’esprit critique du sujet ne fasse porter aucun jugement, qui ne s’embarrasse, par suite, d’aucune réticence, et qui soit aussi exactement que possible la pensée parlée. Il m’avait paru […] que la vitesse de la pensée n’est pas supérieure à celle de la parole, et qu’elle ne défie pas forcément la langue, ni même la plume qui court. C’est dans ces dispositions que Philippe Soupault […] et moi nous entreprîmes de noircir du papier, avec un louable mépris de ce qui pourrait s’ensuivre littérairement.»

La poésie qui advient ainsi se trouve dégagée de l’emprise de la raison. De plus, elle prouve l’existence d’un substrat commun enfoui, et c’est justement pour cela que Breton ne voulait pas écrire l’ouvrage seul. Il apprécie ainsi les résultats obtenus: «Dans l’ensemble, ceux de Soupault et les miens présentaient une remarquable analogie: même vice de construction, défaillances de même nature, mais aussi, de part et d’autre, l’illusion d’une verve extraordinaire, beaucoup d’émotion, un choix considérable d’images d’une qualité telle que nous n’eussions pas été capables d’en préparer une seule de longue main, un pittoresque très spécial et, de-ci de-là, quelque proposition d’une bouffonnerie aiguë» (premier Manifeste du surréalisme).

L’automatisme systématique du texte lui confère tout son intérêt mais indique aussi ses limites: «Le Combat de Coqs de Jérôme / Une rupture de bans suivie de prospectus / Sable noir / Mon livre de paradis / Inspection solaire puis fraîcheur réelle / Je songe à l’été dans le dortoir / On m’a dit Qu’avez-vous à la place du cœur» («Le pagure dit», I). Non seulement le statut littéraire de l’œuvre est problématique mais, en outre, c’est le langage lui-même, en tant que processus de signification, qui est mis en question. L’expérience est toutefois précieuse, et elle a laissé de durables traces tant dans les œuvres surréalistes que dans l’ensemble de la littérature moderne.

 

A. SCHWEIGER

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994