Discours de la méthode

René Descartes

1637

Discours de la méthode

 

DISCOURS DE LA MÉTHODE pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences. Autobiographie philosophique de René Descartes (1596-1650), publiée à Leyde chez Jan Maire en 1637.

Pour s’adonner avec plus de liberté à ses recherches, Descartes, en 1628 (il est âgé de trente-deux ans), gagne la Hollande, où il vivra plus de vingt ans. Son ambition n’est autre, comme il l’écrit au P. Mersenne en novembre 1629, que d’expliquer «tous les phénomènes de la Nature, c’est-à-dire toute la physique». Appuyé métaphysiquement sur les deux principes de la création des vérités éternelles (Dieu ne se confondant plus avec la vérité des essences, on peut accéder à leur connaissance sans prétendre embrasser l’incompréhensibilité de leur auteur) et de la création continuée (Dieu redonnant à chaque instant leur être à tous les corps et esprits du monde, leur durée ne dépend plus d’un obscur travail de la nature mais exprime purement la constance des lois que se donne la volonté de son créateur), il se consacre essentiellement, de 1628 à 1637, à la constitution de son œuvre scientifique. Le traité du Monde est presque achevé en 1633, lorsque Descartes apprend la condamnation de Galilée: prudemment, il s’abstient de terminer et de publier un travail dont les thèses fondamentales supposent le mouvement de la Terre. Mais il ne renonce pas pour autant à mettre au jour tels «essais» de sa méthode qui en prouvent la fécondité dans des domaines moins susceptibles de controverse théologique. En 1635, il rédige la Dioptrique (étude de la réfraction optique) et les Météores (étude des phénomènes qui se produisent dans l’atmosphère); en 1636, il leur ajoute une Géométrie, qui ne sera achevée que l’année suivante. Le Discours de la méthode est conçu comme la préface de ces trois traités: l’intitulé répond à la modestie d’un simple «Avis» préliminaire de l’auteur au lecteur, où encore celui-là n’avance nul dessein d’«enseigner» sa méthode, «mais seulement d’en parler» (lettre à Mersenne de mars 1637). En réalité, il ne s’agit ni plus ni moins — selon les termes de Descartes au même correspondant un an plus tôt — que d’exposer «le projet d’une science universelle qui puisse élever notre nature à son plus haut degré de perfection». Descartes confie son manuscrit à l’imprimeur Jan Maire, établi à Leyde. Après quelques retardements dus à la difficulté d’obtenir en France un privilège pour un libraire étranger, le Discours et les trois «essais» paraissent, sans nom d’auteur, en juin 1637: dès le 12, Descartes pouvait envoyer des exemplaires de son premier livre imprimé au monde savant.

 

Synopsis

Première partie. «Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée», mais tous n’en font pas le meilleur usage. Descartes se félicite d’avoir pu trouver une méthode capable de rendre les plus grands services dans la recherche de la vérité. Il ne prétend pas qu’elle doive régir la pensée des autres, mais propose seulement au jugement des lecteurs la façon dont il a conduit la sienne au long de sa vie. Sa première formation a été scolaire — humanités, mathématiques, philosophie — et universitaire — droit —, mais les disciplines enseignées ne lui ont pas permis d’«acquérir une connaissance claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie». Les voyages qu’il a entrepris ensuite l’ont débarrassé de nombreux préjugés, sans pour autant lui donner accès à la vérité positive. Il ne lui restait plus qu’à la chercher en lui-même.

Deuxième partie. Pour ce faire, la possession d’une méthode est indispensable. À partir des avantages combinés de la logique, de l’analyse géométrique et de l’algèbre, Descartes élabore quatre préceptes qu’il prend la ferme résolution de toujours observer: ne jamais recevoir aucune chose pour vraie qu’il ne la connaisse évidemment être telle; diviser chacun des problèmes qu’il examinerait en autant de parties qu’il serait nécessaire pour les mieux résoudre; conduire par ordre ses pensées, en partant des objets les plus simples; faire partout «des dénombrements si entiers et des revues si générales» qu’il soit assuré de ne rien omettre. Descartes applique alors (il a vingt-trois ans), et avec grand succès, cette méthode aux mathématiques, mais il remet à plus tard son dessein de l’appliquer à la philosophie.

Troisième partie. En attendant de rebâtir l’édifice du savoir, il lui faut néanmoins ne pas demeurer irrésolu dans ses actions. De là les règles d’une «morale par provision», qui consiste à obéir aux lois et coutumes du pays, à demeurer ferme dans les opinions douteuses une fois qu’on s’y est déterminé, à changer enfin ses désirs plutôt que l’ordre du monde. Ces préceptes mis à part avec les vérités de la religion, Descartes travaille à se défaire de ses anciennes certitudes et, pour y aider, se remet à voyager. Après neuf ans de pérégrinations, il se retire en Hollande afin de chercher en toute tranquillité les fondements d’une philosophie «plus certaine que la vulgaire».

Quatrième partie. Ses méditations commencent par le doute volontairement jeté sur tout ce qui lui est jamais entré dans l’esprit. Mais celui qui doute ne peut douter qu’il pense, et donc qu’il est. Le «Je pense, donc je suis» est la première vérité, d’où se déduit la différence de nature entre l’âme et le corps. Quant à l’imperfection de ma pensée — dont témoigne le doute —, elle suppose en moi l’idée de parfait, qui n’a pu m’advenir que d’un être effectivement parfait: l’existence de Dieu est comprise dans son idée même, et elle garantit en retour la vérité de toutes mes idées claires et distinctes.

Cinquième partie. Sur ces fondements métaphysiques, Descartes a élevé une physique, qui se trouve contenue dans son traité inédit du Monde. Il en donne au lecteur un échantillon avec l’explication purement mécanique des mouvements du cœur. C’est tout notre corps qui fonctionne comme une machine: en cela, nous sommes semblables aux animaux. Mais nous nous distinguons radicalement d’eux en ce que nous possédons une âme rationnelle, dont leur incapacité à user d’un langage prouve assez qu’ils sont dépourvus.

Sixième partie. Descartes explique les raisons pour lesquelles, avant la condamnation de Galilée, il avait décidé de publier le Monde. C’était, d’une part, pour procurer le bien aux hommes en leur donnant les moyens de devenir «comme maîtres et possesseurs de la nature»; et, d’autre part, pour obtenir du public l’aide nécessaire à la poursuite de ses expériences. Mais la perspective d’entrer en d’infinies controverses l’a fait renoncer, et il se contente de faire connaître, avec ses «essais», quelques exemples des découvertes rendues possibles par une méthode qui ne vise rien de moins, ultimement, qu’à prolonger par le renouvellement de la médecine la vie humaine au-delà de ses limites actuelles.

 

Critique

Ce petit livre, qui met à bas les empiriques compilations de la Renaissance — partie dans l’enthousiasme conquérant d’un Rabelais et aboutissant, sous la masse de ses observations contradictoires, au scepticisme de Montaigne — et disqualifie l’aristotélisme dominant — tout en devant plus qu’il ne dit à la scolastique qu’il critique —, ne renferme en réalité «l’expression parfaite et définitive d’aucune des pensées de Descartes» (F. Alquié). Il jouit de la gloire rétrospective des manifestes qui ont vulgarisé un mouvement depuis triomphant, mais dont les succès profonds ont été acquis au prix de moins accessibles travaux. Les courtes règles de la méthode, exposées dans la deuxième partie du Discours, monnayent parcimonieusement les Regulae ad directionem ingenii (composées vers 1628), autrement complexes et dont les difficultés ne sont pas ici levées. La «morale par provision» de la troisième partie dénonce elle-même sa précarité et passera à un statut plus parfait dans le traité des Passions de l’âme en 1649. Qui voudra connaître la métaphysique de Descartes s’appuiera bien davantage sur les Meditationes de prima philosophia (1641) que sur la quatrième partie du Discours et l’archéologue amateur de physique doit au premier chef consulter les Principia philosophiae de 1644.

Paradoxalement pour une œuvre philosophique, l’originalité du Discours de la méthode loge surtout en sa forme — moins dans la méthode révélée que dans le discours qui la révèle. Et d’abord dans sa langue. Même si, au milieu du XVIe siècle, Ramus et les ramistes ont plaidé pour l’usage du français en philosophie, le latin reste la langue des doctes. Descartes le plus souvent se conforme à la règle: les Méditations voient le jour six ans après les Meditationes, les Principes trois ans après les Principia. Le Discours de la méthode suit le chemin inverse: pourquoi ce choix linguistique? L’auteur s’en explique dans la sixième partie: «Si j’écris en français, qui est la langue de mon pays, plutôt qu’en latin, qui est celle de mes précepteurs, c’est à cause que j’espère que ceux qui ne se servent que de leur raison naturelle toute pure jugeront mieux de mes opinions que ceux qui ne croient qu’aux livres anciens.» Mais cette justification philosophique — la raison contre la tradition — est insuffisante, car le choix du français bride Descartes autant qu’elle le libère: elle le contraint aux précautions oratoires et aux réticences dès qu’il s’agit d’aborder les questions abstruses de métaphysique, dans lesquelles par surcroît le maniement du doute hyperbolique peut se révéler ravageur entre les mains de lecteurs profanes. En choisissant la langue de son pays, Descartes entend surtout faire partager au public son espoir de découvertes susceptibles, notamment sur le plan médical, d’améliorer les conditions concrètes de l’existence humaine et obtenir par là un soutien financier pour des recherches si nombreuses que son revenu, comme il ne craint pas de l’écrire dans la sixième partie, n’y saurait suffire, fût-il multiplié par mille.

La seconde originalité du Discours tient à son inscription dans le domaine littéraire. On n’a point affaire à un traité où l’unité serait celle d’un système, mais à un récit dont la continuité se tire de la vie même de son auteur. Les grandes étapes du texte sont chronologiques: «J’ai été nourri aux lettres dès mon enfance»; «J’étais alors en Allemagne, où l’occasion des guerres qui n’y sont pas encore finies m’avait appelé»; «Il y a justement huit ans que ce désir me fit résoudre à m’éloigner de tous les lieux où je pouvais avoir des connaissances et à me retirer ici […] parmi la foule d’un grand peuple fort actif.» Du roman d’apprentissage (l’auteur parle même de «fable» dans la première partie) à l’utopie terminale où s’entrevoit la chimère d’une vie délivrée de la vieillesse et de la mort, le cavalier Descartes traverse les genres en même temps que les pays. La cohérence du parcours est assurée par l’omniprésence du «je», qui s’affirme jusque dans l’impersonnalité attendue des règles de la méthode et des maximes de la morale. Tout comme la philosophie antirhétorique de Descartes a besoin, pour se dire, d’en passer par une rhétorique — celle, anticicéronienne, de Montaigne et de Guez de Balzac —, l’universalité de la raison se fonde dans le Discours de la méthode sur la singularité d’un moi héroïque: «L’autobiographie devient avec Descartes une forme nécessaire du discours philosophique» (P.-A. Cahné).

 

G. FERREYROLLES

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994