Paludes
Paludes
PALUDES. Roman d’André Gide (1869-1951), publié à Paris à la Librairie de l’Art indépendant en 1895. Le premier chapitre de l’ouvrage avait d’abord paru dans la Revue blanche en janvier de la même année.
Paludes est, après le Voyage d’Urien, le deuxième roman d’André Gide. Il est le fruit d’une gestation longue et parfois laborieuse: «Il me semble que Paludes était une œuvre de malade, à sentir à présent la peine que j’ai de m’y remettre. […] Ce que j’ai le plus de peine à écrire, c’est cette œuvre si volontairement rétrécie» (Journal, fin septembre 1894). À partir de 1914, le texte, considéré par Gide «comme une préface» aux Nourritures terrestres, sera reclassé comme «sotie» (voir les Caves du Vatican). L’ouvrage, selon l’auteur lui-même, qui était alors en quête d’un public, fut un véritable «four» (Journal, 15 juillet 1992).
Synopsis
Le narrateur reçoit la visite de son ami Hubert et lui annonce qu’il écrit un livre intitulé Paludes. L’ouvrage s’inspire de deux vers de Virgile à propos de Tityre, le célèbre berger des Bucoliques: celui-ci, bien que possédant un champ «plein de pierres et de marécages», est heureux de son sort. Le narrateur expose ensuite son projet à Angèle, avec laquelle il entretient une morne relation vaguement amoureuse. Il note diverses remarques sur Richard qui, satisfait de la médiocrité de son existence besogneuse, rappelle Tityre. La vie du narrateur est grise, elle aussi. Une exaspérante monotonie préside à tous les maigres événements de ses journées oisives. Ses relations avec les littérateurs qu’il fréquente, aussi bien qu’avec ses amis Hubert et Angèle, sont moroses. Cette dernière propose au narrateur de partir en voyage avec lui. L’idée remplit celui-ci d’enthousiasme, mais l’entreprise avorte et se solde par un cuisant échec. Hubert, en revanche, part pour l’Afrique. L’existence du narrateur reprend son cours, étroite, répétitive et sans surprise.
Critique
Paludes est, dans une large mesure, le roman de l’écriture. L’ouvrage est construit selon le principe de la mise en abyme que Gide utilisera encore dans les Faux-Monnayeurs et qu’il définit en ces termes dans son Journal en 1893: «J’aime assez qu’en une œuvre d’art on retrouve transposé, à l’échelle des personnages, le sujet même de cette œuvre.» Le personnage principal du roman qu’écrit le narrateur et le narrateur lui-même sont tous deux les héros, ou les anti-héros, de Paludes. Les équivalences entre les deux protagonistes sont multiples. Ainsi, le narrateur définit en ces termes l’ouvrage qu’il est en train de composer: «Paludes, c’est l’histoire d’un homme qui ne peut pas voyager.» Or lorsque le narrateur tente de voyager avec Angèle — «sortir», selon une thématique déjà présente dans le Voyage d’Urien, signifiant échapper à la monotonie et à la médiocrité de l’existence —, l’entreprise échoue: la belle escapade rêvée se borne à une sinistre journée pluvieuse et ne mène pas les personnages plus loin que Montmorency.
Fable morose et quelque peu grinçante, Paludes est, pour reprendre la fameuse formule de Flaubert, une sorte de «livre sur rien». En effet, le roman n’a d’autre sujet que lui-même et confirme, non sans humour, le néant de toute chose. Comme s’il avait tourné à vide, l’ouvrage s’achève sans que rien n’arrive, rien ne change, pas plus dans le livre que dans la vie, dont Gide a alors une vision fort pessimiste: «L’émotion que me donna ma vie, c’est celle-là que je veux dire: ennui, vanité, monotonie — moi, cela m’est égal parce que j’écris Paludes — mais celle de Tityre n’est rien; nos vies, je vous assure, Angèle, sont encore bien plus ternes et médiocres.»
A. SCHWEIGER
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994