la Rose publique

Paul Eluard

1934

Rose publique (la)

 

ROSE PUBLIQUE (la). Recueil poétique de Paul Éluard, pseudonyme d’Eugène Paul Grindel (1895-1952), publié à Paris chez Gallimard en 1934.

Le recueil rassemble des inédits, à l’exception de quelques poèmes édités dans la Révolution surréaliste et de “Oser et l’espoir” qui figurait dans l’ensemble intitulé «Avec les mêmes mots», originellement paru dans un collectif destiné à prendre la défense de Violette Nozières (condamnée pour le meurtre de son père, qui l’avait violée) en 1933, et surtout de “Comme deux gouttes d’eau”, rédigé durant l’été 1932, et publié en plaquette chez José Corti en 1933.

Synopsis

Dans l’ensemble, les poèmes sont composés d’assez longues séquences en vers libres, qui tendent parfois au verset (“Une personnalité…”), à l’exception d’un unique poème en prose en fin de recueil (“Par un après-midi très froid…”). Le trait stylistique marquant de la Rose publique réside dans les titres qui se présentent souvent comme des poèmes à part entière, ne serait-ce que par une typographie en capitales et une syntaxe de phrase complète. Loin d’annoncer le contenu du poème, d’en donner l’argument, ces titres développent un conte autonome: “ELLE SE FIT ÉLEVER UN PALAIS QUI RESSEMBLAIT À UN ÉTANG DANS UNE FORÊT, CAR TOUTES LES APPARENCES RÉGLÉES DE LA LUMIÈRE ÉTAIENT ENFOUIES DANS DES MIROIRS, ET LE TRÉSOR DIAPHANE DE SA VERTU REPOSAIT AU FIN FOND DES ORS ET DES ÉMERAUDES COMME UN SCARABÉE”, ou, plus souvent, un «proverbe»: “BONNES ET MAUVAISES LANGUES PRÉTENDENT QUE LE MAL EST BIEN FAIT; AINSI, LE FAUX, LE NÉGATIF OBLIGENT LA VIE À SE HAÏR”, ou encore un aphorisme sur la poésie: “L’OBJECTIVITÉ POÉTIQUE N’EXISTE QUE DANS LA SUCCESSION DE TOUS LES ÉLÉMENTS SUBJECTIFS DONT LE POÈTE EST, JUSQU’À NOUVEL ORDRE, NON LE MAÎTRE, MAIS L’ESCLAVE”. Outre les 152 proverbes mis au goût du jour par Éluard et Péret en 1925, ces titres évoquent parfois le style prophétique de René Char, rencontré quelques années auparavant, et avec qui Éluard est alors très lié.

 

Critique

Breton, dans les Entretiens sur le surréalisme (1952), n’a pas manqué de critiquer le titre la Rose publique, révélateur selon lui du souci esthétique d’Éluard tandis que René Crevel écrivit un article amical, resté inédit jusqu’à sa publication posthume en 1956 dans les Cahiers du Sud, pour en rendre compte: «La rose est le symbole du sexe féminin. La femme se trouve donc rendue à la liberté, au regard, à la ferveur de l’homme, de tous les hommes, par le poète dont la critique très justement s’accorde à reconnaître que, depuis Baudelaire, il écrit les plus beaux vers d’amour de la langue française.» Le recueil tout entier est sous-tendu par cette image érotique, qui, comme Mourir de ne pas mourir (voir Capitale de la douleur), s’inscrit encore dans la tradition du lyrisme amoureux de la Renaissance, sur lequel Éluard fait de nombreuses variations: «Puis une femme au col de roses rouges / De roses rouges qu’on ouvre comme des coquillages / Qu’on brise comme des œufs / Qu’on brûle comme de l’alcool…» Mais comment ne pas lire là en outre — comme chez Ronsard d’ailleurs — une représentation en abyme de la poésie que la rose métaphorise, selon un topos bien connu? Car la rose signifie aussi le «don du poème» par lequel l’échange amoureux s’établit: «Il offrait à / Toutes les femmes / Une rose privilégiée / Une rose de rosée…» Ainsi le titre de la Rose publique rejoint celui de l’Amour, la poésie.

“Comme deux gouttes d’eau” montre que le recueil est encore placé sous le signe des «années-Gala» et de l’«amour unique» qui «tendait tous les pièges du prisme», et dont il dresse en somme le bilan en tête de l’ouvrage, rappelant la rencontre au sanatorium de Calvadel, et la naissance de Cécile: «On a brisé le globe alpestre / Où le couple érotique semblait rêver / Une petite fille était figurée / Sur ses flancs pâles / Elle riait d’un mariage ridicule / D’une vie enviable.»

Mais Nusch n’est pas moins présente, notamment à travers le poème “Son avidité n’a d’égal que moi”, qui renouvelle l’expérience de l’amour: «Viens là docile viens oublier / Pour que tout recommence.» C’est donc entre un passé à oublier et un présent à construire dans une perpétuelle genèse que le recueil semble tendu. C’est dire que, plus que les précédents recueils, solidement ancrés dans le présent, la Rose publique développe une méditation sur le temps de l’amour et ses contradictions. Le passé dans “Comme deux gouttes d’eau” est évoqué à travers de longues séquences narratives à l’imparfait ou au passé composé, où prédomine la troisième personne, qui met à distance le couple: «L’homme / Ses bizarres idées de bonheur l’avaient abandonné / Il imposait sa voix inquiète / À la chevelure dénouée / Il cherchait cette chance de cristal…»

Le passé composé, temps de l’accompli, est par excellence celui du bilan: «De tout ce que j’ai dit de moi que reste-t-il / J’ai conservé de faux trésors dans des armoires vides…» Éluard retrouve alors les accents rimbaldiens du “Bateau ivre”: «J’ai vu le soleil quitter la terre […] / J’ai vu le sablier du ciel et la mer se renverser […] / J’ai vu une femme regarder son enfant nouveau-né […] / J’ai vu mon meilleur ami / Creuser dans les rues de la ville […] / Et j’ai vu naître l’imperceptible / La nuit rêvée.» L’anamnèse remonte jusqu’à l’année 1924, et au mystérieux voyage autour du monde, «lorsque les tropiques voguaient sur la mer des étoiles / Lorsque le ciel pavé d’oiseaux chantait dans les banlieues». Nusch, en revanche, ouvre sur un avenir radieux: «Elle est future» (“À moudre le chemin”). Cette dialectique temporelle est thématisée par les poèmes, qui ne cessent de dire la «naissance perpétuelle» (“le Baiser”), la création d’un temps nouveau, placé cette fois sous le signe d’un «nous» qui exprime le partage: «Nous passons notre vie / À renverser les heures / Nous inventons le temps» (“Son avidité n’a d’égal que moi”). Le temps poétique se forme ainsi dans la répétition indéfinie de l’instant présent.

 

D. COMBE

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994