Clair de terre
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Clair de terre
CLAIR DE TERRE. Recueil poétique d’André Breton (1896-1966), publié à Paris sans nom d’éditeur, avec la mention «Collection Littérature» en 1923. Breton dirigeait alors la revue Littérature dans laquelle certains poèmes avaient d’abord paru au cours de l’année 1923.
Clair de terre est, après Mont de piété, le deuxième recueil poétique de Breton. L’auteur est soucieux de faire paraître ce nouvel ouvrage en même temps que le recueil théorique intitulé les Pas perdus, «afin de ne pas passer pour un essayiste ou un critique», écrit-il à Jacques Doucet, le 22 août 1923. La plupart des poèmes de Clair de terre datent de 1923 et sont postérieurs à la décision, publiée par le Journal du peuple, dans un entretien accordé par Breton à Roger Vitrac le 7 avril 1923, de renoncerà écrire.
Synopsis
On peut distinguer cinq types de textes dans Clair de terre. Il y a tout d’abord des «récits de rêves» (c’est avec cette mention que ces pièces avaient paru auparavant dans Littérature) rassemblés au début du recueil sous le titre «Cinq Rêves». L’ouvrage contient également des textes dont le graphisme est continu et que l’on pourrait qualifier de poèmes en prose (“les Reptiles cambrioleurs”, “Amour parcheminé”, “Cartes sur les dunes”, “Épervier incassable”, “Rendez-vous”, “Privé”). Ces pièces semblent procéder de l’écriture automatique. Les poèmes en vers libres, c’est-à-dire ceux qui se présentent sous une forme discontinue, sont les plus nombreux, surtout vers la fin du recueil. Clair de terre comprend en outre deux textes reposant sur le principe du collage déjà pratiqué dans Mont de piété — “Pièce fausse” reprend et désarticule une strophe d’un poème de jeunesse; “PSTT” reproduit une page de l’annuaire téléphonique —, et deux pièces qui sont des sortes d’illustrations: “MÉMOIRES D’UN EXTRAIT DES ACTIONS DE CHEMIN” et “ILE”.
Critique
La publication de ce recueil poétique paraît correspondre, chez Breton, à une volonté de liquidation analogue à celle dont procédait déjà Mont de piété. L’auteur affirme, dans une lettre à Picabia du 19 septembre 1923: «J’ai écrit au hasard, comme cela, des poèmes et je vais les publier pour m’amuser. Vous ne les aimerez guère, si vous m’aimez un peu.» L’ultime poème du recueil, “À Rrose Sélavy” peut aussi apparaître de la part de l’auteur, comme un désaveu de sa propre écriture puisqu’il reproduit en épigraphe l’annonce du Journal du peuple: «André Breton n’écrira plus.» Ce texte demeure toutefois ambigu car il est également possible de comprendre que Clair de terre constitue le démenti et l’heureux dépassement de cette décision.
Le titre du recueil, comme souvent dans l’œuvre de Breton, utilise une expression figurée devenue usuelle mais, ici, la formule est modifiée, «clair de lune» devenant «clair de terre». Les signifiants se trouvent ainsi soudain chargés d’un grand et surprenant pouvoir d’évocation que renforce l’assonance contenue dans la nouvelle expression. La citation placée en épigraphe souligne en outre la valeur symbolique du titre: «La terre brille dans le ciel comme un astre énorme au milieu des étoiles. / Notre globe projette sur la lune un intense clair de terre. / “le Ciel” / Nouvelle astronomie pour tous.» Réversibilité, lumière et immanence sont les clés de la poésie: l’étincelle poétique naît d’un regard nouveau posé sur le monde; l’inspiration est ici-bas, sur cette terre, disponible «pour tous». Encore faut-il, sans doute, être capable d’aller «dans la lune», comme le font les rêveurs. «Les Cinq Rêves» témoignent bien d’une volonté d’explorer l’univers onirique (voir les Manifestes du surréalisme). La typographie de la page de garde précise encore le symbolisme du titre. Grâce à un montage optique particulier, les caractères y sont lisibles en blanc, au lieu du noir normalement réservé aux signes écrits, sur un fond noir qui ne s’étend pas à toute la page. Ce singulier éclairage a pour conséquences que le texte ne se situe pas là où on l’aurait cru tout d’abord, c’est-à-dire dans ce qui est tracé en noir, et que les mots, blancs, communiquent avec le blanc de la page. Il y a là une métaphore de la poésie telle que la conçoit Breton. Elle surgit de l’inattendu, et ne procède pas de règles ou de «beaux effets» savamment agencés — «J’ai quitté mes effets, / mes beaux effets de neige!», dit l’énigmatique alexandrin qui, réparti sur deux vers, sert de clôture au recueil (“À Rrose Sélavy”).
L’ensemble du recueil met le texte poétique en question. Les pièces de Clair de terre bouleversent tous les critères formels, le statut de poème étant octroyé tant à la simple transcription de rêves («Cinq Rêves») qu’à la reproduction d’une page d’annuaire (“PSTT”) ou à un unique mot écrit sur une page (“ILE”). L’opération poétique réside alors dans les transferts de contextes, dans les manipulations de signifiants — “PSTT” naît de la fusion de l’interjection «pst» et du sigle «P.T.T.» — et les agencements graphiques — le «poème-illustration» “ILE” joue sur le grossissement, le changement de sens (vertical au lieu d’horizontal) et l’éclairage de la lettre.
Clair de terre est cependant un recueil très varié, voire composite, qui ne contient pas seulement des textes limites et revendiquant une ostensible rupture à l’égard des normes poétiques. Nombre de pièces, tant par les images que par le rythme, relèvent de conceptions moins provocantes. Dans “Plutôt la vie”, par exemple, se déploie un ample mouvement oratoire au service d’un hymne à la vie. En outre, d’un poème à l’autre, des traits dominants apparaissent tels que la présence répétée de figures féminines, la force du désir ou la récurrence d’images d’enfermement qui sont comme contrecarrées par divers effets d’élargissement. Toutefois, même dans les poèmes les plus directement intelligibles, le texte demeure opaque ou indéfiniment disponible, au gré de l’assiduité du lecteur. Aucun sens n’est jamais délivré de façon univoque et certaine, aucune logique stable ne se dessine car les images l’emportent, aussi aléatoires que surprenantes, aussi arbitraires que belles et déroutantes.
A. SCHWEIGER
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994