Mont de Piété
Mont de piété
MONT DE PIÉTÉ. Recueil poétique d’André Breton (1896-1966), publié à Paris aux Éditions Au Sans Pareil en 1919.
Mont de piété est le premier recueil de poèmes d’André Breton. Il comprend des pièces écrites entre 1913 et 1919. Le recueil de 1919 comportait quinze poèmes. En 1966, l’année même de la mort du poète, paraît une anthologie publiée, semble-t-il, avec l’aval de Breton mais non sous sa responsabilité. Elle regroupe, sous le titre Clair de terre, des textes poétiques parus entre 1919 (Mont de piété) et 1936 (Au lavoir noir). Mont de piété constitue la première section de cette anthologie et ne contient plus que neuf poèmes. Les pièces supprimées sont pour l’essentiel celles qui se présentaient sous une forme versifiée.
Synopsis
L’organisation du recueil, à deux exceptions près (“Façon” et “Décembre”), suit l’ordre chronologique de composition des pièces. Le poème “Façon”, bien qu’il soit de juin 1916, est placé en tête de l’ouvrage, sans doute parce qu’il correspond à une phase décisive de rupture. En effet, l’anthologie de 1966 ne retiendra pas les poèmes antérieurs à 1916, placés après “Façon” dans l’édition de 1919, très imprégnés de l’influence mallarméenne et écrits en vers (“Rieuse”, “D’or vert”, “l’An suave”, “Hymne” et “Décembre”; pour d’obscures raisons, la place de ce dernier poème ne respecte pas l’ordre chronologique). Les textes suivants opèrent une progressive désarticulation du vers et témoignent de la quête d’une poésie nouvelle. Dans les poèmes de 1916-1917 (“Façon”, “Âge”, “Coqs de bruyère” et “André Derain”), on peut encore déceler l’empreinte de Mallarmé et de Rimbaud. Les textes de 1918, ironiquement placés sous l’égide de poètes fameux (Rimbaud dans “Forêt-Noire”, Gide dans “Pour Lafcadio” et Valéry dans “Monsieur V”), se livrent à un exercice de radicale destruction du poème. Enfin, les pièces de 1919 (“Une maison peu solide”, “le Corset mystère”, “Clé de sol”; ce dernier poème disparaîtra dans l’édition de 1966) participent de la réaction et des recherches dadaïstes.
Critique
Le titre Mont de piété souligne le caractère hétéroclite du regroupement opéré par ce recueil où Breton acquitte ses dettes littéraires. Il témoigne aussi d’un goût pour les expressions dont l’usage courant a privé les mots d’un poids qu’ils retrouvent soudain, ainsi isolés de tout contexte et rendus à leur pouvoir de signification (pensons à des titres futurs d’œuvres de Breton tels que les Champs magnétiques, les Pas perdus ou Point du jour).
Mont de piété reflète le trajet d’un jeune poète — “Âge”, le plus ancien poème retenu en 1966, est symboliquement daté du 19 février 1916, anniversaire de la vingtième année de Breton — se dégageant peu à peu de la tutelle symboliste et de l’emprise des modèles. Le recueil est délibérément disparate dans la mesure où il correspond à une volonté de faire en quelque sorte le point, et de restituer les étapes d’un parcours poétique encore tâtonnant. Les poèmes qui ont en apparence renoncé aux principes de la versification conservent pourtant une métrique rigoureuse: le montage graphique disloque le vers et le tourne ainsi en dérision, mais il subsiste et l’on peut par exemple retrouver dans la première strophe de “Façon” un quatrain d’alexandrins aux rimes croisées: «L’attachement vous sème en taffetas broché / Projets sauf où le chatoiement d’ors se complut / Que juillet, témoin fou, ne compte le péché. / D’au moins ce vieux roman de fillettes qu’on lut!» (évidemment, la présentation adoptée par Breton n’est pas celle-ci; la strophe comporte en réalité six vers totalement dépourvus de régularité et de rimes).
La syntaxe est également distordue, ce qui favorise, selon des jeux encore très mallarméens de déplacements et d’inversions, le vacillement du sens. Un référent anecdotique reste toutefois discernable: l’activité des petites ouvrières à façon de la haute couture parisienne dans “Façon”; “Coqs de bruyère”, de l’aveu de Breton, serait la transformation d’une aventure amoureuse en «parade» verbale à travers l’évocation symbolique de la danse des oiseaux; “André Derain”, enfin, s’inspirerait de l’univers pictural du peintre.
Les poèmes de Mont de piété inaugurent également la pratique du «collage» qui deviendra chère aux surréalistes. Des citations d’origines diverses, sans être soulignées en tant que telles, sont intégrées au texte poétique qui s’apparente ainsi à un jeu de montage. On trouve par exemple des fragments de textes de Rimbaud dans “Forêt-Noire” — «Que salubre est le vent» est extrait d’un poème de 1872 intitulé “la Rivière de cassis” — et dans “Pour Lafcadio” — «Quel ennui l’heure du cher corps» figure dans “Enfance I” (Illuminations). La dernière pièce de Mont de piété, “le Corset mystère”, marque un degré de plus dans la subversion, puisque ce poème est l’aboutissement extrême de la technique du collage telle que la définira, de manière quelque peu provocatrice, le premier Manifeste du surréalisme (voir Manifestes du surréalisme): «Il est permis d’intituler POÈME ce que l’on obtient par l’assemblage aussi gratuit que possible (observons si vous voulez la syntaxe) de titres et de fragments de titres découpés dans des journaux.» L’autodestruction du poème atteint sa limite dans “Une maison peu solide”: il s’agit d’une coupure de journal consacrée à un fait divers dont Breton s’est contenté de modifier les noms propres, enrichissant ainsi le texte initial d’une symbolique nouvelle (la scène se déroule rue des Martyrs et les protagonistes en sont «le jeune Lespoir» et Guillaume Apollinaire). Face à de tels poèmes, l’interprétation devient nécessairement invention, découverte aléatoire et sans caution de l’auteur.
Mont de piété est le reflet d’un processus de négation systématique à l’égard de la littérature (Breton dirige, à partir de 1919, une revue nommée Littérature par antiphrase). Dans ce recueil des refus et des investigations, l’écriture de Breton cherche encore ses marques.
A. SCHWEIGER
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994