l’Abbé C.
Abbé C. (l’)
ABBÉ C. (l’). Récit de Georges Bataille (1897-1962), publié à Paris aux Éditions de Minuit en 1950.
Après avoir fondé en 1946 la revue Critique, Bataille publie en 1949 la Part maudite. La parution de l’Abbé C. suscite l’indignation: la figure centrale du récit, le prêtre vulnérable dans ses aspirations divines et ses devoirs sacrés, est pourtant un thème littéraire ancien, mais il est poussé ici à son paroxysme. Les Lettres françaises crient au scandale et voient dans l’abbé C. un homme qui a réellement existé, abbé, résistant et délateur: «Les Lettres françaises considèrent qu’il est intolérable qu’une telle maison d’édition puisse à la fois sortir un tel livre et garder son nom.» Bataille se défend: «Il se pourrait qu’un personnage ait existé qui aurait des traits communs avec celui que met en scène le roman. Mais l’auteur n’a jamais entendu parler de rien de semblable.»
Synopsis
Première partie. «Récit de l’éditeur». Le narrateur-éditeur se voit confier un manuscrit (intitulé «Récit de la mort de Robert») par son ami Charles, frère de Robert, l’abbé C. Germaine vient d’épouser Charles, sachant qu’elle aura avec lui la vie libertine qu’elle aime. Au cours d’un spectacle de prestidigitation, Charles gifle, sans raison, le prestidigitateur.
Deuxième partie. «Récit de Charles C.». Au cours de l’été 1942, l’abbé, Charles et Éponine forment un scandaleux trio. Charles, qui se sent une profonde rivalité avec son frère, aurait aimé entraîner ce dernier dans le vide alors qu’ils se trouvent au sommet d’une échelle, près d’une église. Éponine, la «honte du pays», supporte mal de voir l’abbé rester indifférent à ses avances. Charles voudrait aussi qu’il cédât aux caprices sexuels d’Éponine. Charles, persuadé que la soutane de son frère n’est qu’un déguisement, lui propose enfin de coucher avec Éponine, mais l’abbé décline l’offre. Accompagnée de ses bruyantes amies Rosie et Raymonde, Éponine assiste à une messe; elles chahutent l’officiant — l’abbé C. — qui s’évanouit sur les marches de l’autel. Charles est tout à la joie d’imaginer la mort de son frère. Un soir, Éponine et Charles découvrent une ombre qui se faufile dans la nuit, sous leurs fenêtres: ne serait-ce pas Robert, sortant de l’appartement d’une des deux amies?
Troisième partie. «Épilogue du Récit de Charles». Charles revient sur les circonstances de la mort de Robert. Ce dernier avait pris pour habitude de rejoindre chaque nuit Rosie et Raymonde qui lui faisaient l’amour «avec fureur».
Quatrième partie. «Notes de l’abbé C.». Charles tente d’analyser les raisons de la fascination éprouvée à l’égard du manuscrit de Robert, étonnamment obscène et obscur («Avant-propos de Charles C.»). Dans ce journal intime, l’abbé C. confie son amour de la volupté et la jouissance qu’il tire de sa honte («le Journal de Chianine»). Dans un court récit d’hallucination (intitulé «la Conscience»), il raconte comment il s’adonne avec Rosie à la «vision de plaisirs immodérés».
Cinquième partie. «Suite du Récit de l’éditeur». Charles lève le voile sur la mort mystérieuse de Robert. Un ancien déporté a recueilli les dernières confidences de Robert: arrêté pour ses activités clandestines dans la Résistance, soumis à la torture au cours de la détention préalable à la déportation, au lieu de donner ses amis résistants, Robert a dénoncé son frère Charles et sa maîtresse Éponine. À l’instant de sa mort, il a reconnu avoir «joui de trahir ceux [qu’il] aime».
Critique
Dans l’Abbé C. le pointillé, le blanc et l’inachèvement sont les marques extérieures d’un silence qui semble le principe générateur de ce livre énigmatique. En l’absence de développement linéaire, le discours procède toujours par détours: Charles ne parle-t-il pas d’«entourloupette»? La structure narrative découle de ce thème de la dissimulation, du leurre et de l’égarement volontaire du lecteur. Le «Récit de l’éditeur» avoue sa gêne et sa perplexité face au phénomène Charles qui semble «en même temps se dérober et s’offrir» tandis que Robert «jouait à Charles une comédie qui avait pour fin de l’excéder». La curiosité suscitée par Charles et Robert, frères jumeaux, se trouvera-t-elle rassasiée dans le manuscrit que le «Récit de l’éditeur» a pour fonction de présenter? L’intention du livre ne sera pas pour autant révélée puisque Charles avoue clairement jouer la comédie face à Robert («Je gémissais, jouant cette comédie avec outrance») et que le comportement des deux frères demeure indéchiffrable. Dans le «Récit de Charles C.» et dans l’«Épilogue», qui sont à eux seuls la moitié du livre, on nous annonce d’emblée la déception que susciteront ces écrits pour tout lecteur avide d’éclaircissements: «Rien ne pouvait d’ailleurs me décevoir davantage que le conte sans rime ni raison qui termine ces notes.» Reste la première moitié des «Notes» de Robert, sauf qu’ici Robert s’appelle Chianine et disparaît derrière un personnage dont il joue le rôle dans un nouveau jeu de cache-cache qui lui permet de parler de lui-même à la troisième personne. Le tout dernier manuscrit se trouvant au centre de la boîte gigogne qu’est ce texte (et que tout ce qui avait précédé n’avait pour tâche que d’annoncer et de présenter) ne permet pas plus de progresser vers le «cœur des choses»: le personnage que l’on s’attendait à trouver sous les traits de Robert s’efface derrière l’être fictif Chianine, né sous la plume de Robert, dont l’imagination est seule responsable. Ces «Notes» passent rapidement sur le témoignage de Robert et ne font que constituer un voile de plus. Présenté comme «inachevé», l’ensemble constitué par le «Récit», l’«Avant-propos de Charles» et les «Notes» de Robert reste en effet incomplet. Il oblige à revenir plus loin en arrière, vers l’éditeur, lequel parle du «réel inachèvement de ce livre qui motive ma présente intervention». Quelle était sa fonction? compléter les manuscrits confiés par Charles: «Je devais rédiger la préface et rapporter ce que Charles m’avait appris de la mort de Robert, et qu’il n’avait pas eu la force d’écrire.» Mais l’édition du manuscrit avait aux yeux de l’éditeur une autre fonction — une fonction thérapeutique destinée à rétablir son équilibre qu’il sentait vaciller («Je crus devenir fou, si bien que j’allai voir un médecin»). À l’origine de tout se trouve non pas l’éditeur mais le psychiatre. D’un narrateur à l’autre, de l’éditeur à Charles et de Charles à Robert, trois écrivains-narrateurs se relaient et achèvent ce que leur précurseur n’a pas su terminer lui-même: le lecteur est pris au cœur de ce labyrinthe, de cette série de mises en abyme, chaque séquence étant le reflet de celle qui précède ou qui suit.
Si le rapport entre les différents textes se caractérise par un processus de reproduction ou de reprise, l’écriture elle-même est présentée comme un leurre: «Tout cela est peut-être un jeu», prévient Charles. Le récit de Charles est rythmé par ce leitmotiv de la comédie tandis que, face à Éponine, Robert «n’a plus besoin de jouer son rôle». Au jeu des textes répond aussi l’interchangeabilité de Charles et Robert qui partagent une commune apparence physique. Il s’agit toujours, pour le lecteur, de suivre la règle d’un jeu empreint d’ironie. Comment démêler, dans l’ambiguïté des paroles de Charles au sujet de Robert, l’élan vers le sacré d’avec la parodie? La soif de l’infini se distingue mal de la soif d’alcool. Le rire, voire le ridicule, se mêlent à ce qu’il y a de plus «sacré» dans l’homme. Tel lieu, l’église, n’aura pas un rôle univoque: celle où Robert officie, son autel et les marches qui y mènent, est le théâtre où se joue un jeu dans lequel la perfidie, l’incantation et l’impudeur s’entrecroisent et atteignent un degré de blasphème d’autant plus efficace aux yeux du narrateur qu’il est choquant et «rend malade». Ailleurs, la clameur d’un Te Deum que Charles imagine pour célébrer la gloire de la tentatrice (Éponine) accompagne le brusque mouvement de vent qui soulève le manteau de celle-ci et montre son derrière nu. Ces scènes qui lient le désir érotique aux rites sacrés sont autant de défis lancés aux croyances de l’Église. En plaçant l’érotisme dans ce cadre sacré, Bataille lui confère cependant une splendeur inouïe. Le défi total lancé par ces êtres qui se jettent à corps perdu dans une aventure qui les mène tout droit à leur ruine a presque valeur d’exemple. C’est un défi («mal formulé» précise le narrateur) qui accélère le processus de libération de cet abbé C. (affable, hypocrite et peureux, il est bientôt monstrueux, mais sa transformation n’est jamais tragique) qui, dans ses «Notes» (écrits théoriques? fantastiques? érotiques?), s’identifie à Dieu. Le discours de Robert porte clairement les traces du célèbre passage du Gai Savoir de Nietzsche où celui-ci parle du fou qui vient annoncer aux gens que Dieu est mort. Chez Nietzsche, c’est l’univers entier qui s’est effacé, c’est la Terre qui s’éloigne du Soleil. Chez Bataille, Robert tremble de «n’être plus vraiment sur terre», il se trouve «dans la grandeur céleste où la raison vibre comme une lanterne de verre». Celui qui se fait Dieu se fait aussi souverain et Robert se débarrasse de tout système de référence, transgressant les règles propres à l’humanité, règles et lois conçues afin de préserver cette humanité de ce qui aurait pu menacer sa survie et l’ordonnance de son économie. Si la fiction ne s’épanouit pas dans l’Abbé C., c’est aussi que le récit a surtout pour tâche de démontrer comment l’obscène et la trahison ont partie liée. À ce titre l’Abbé C. — en incluant tout ce dont l’humanité ne veut pas, l’«hétérogène» et le «déchet» (termes utilisés par Bataille dans la Part maudite) — est aussi une illustration de la pensée philosophique de son auteur.
P. GOURVENNEC
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994