la Chute
Chute (la)
CHUTE (la). Récit d’Albert Camus (1913-1960), publié à Paris chez Gallimard en 1956.
Camus a d’abord imaginé la Chute comme une nouvelle qui devait s’ajouter à celles de l’Exil et le Royaume; puis il s’est, selon son expression, laissé emporter par son propos. Ce récit en forme de monologue paraîtra pendant l’été de 1956, quelques mois avant le recueil auquel il était destiné. C’est la dernière œuvre achevée par Camus. Un an plus tard, il recevra le prix Nobel de littérature.
Synopsis
Dans un bar crasseux d’Amsterdam, un consommateur, qui dit s’appeler Jean-Baptiste Clamence, en aborde un autre, comme lui quadragénaire, français, bourgeoisement vêtu et cultivé. Il lui parle de la Hollande, terre de songe et d’histoire, où la vie quotidienne se teinte des couleurs du mythe (chap. 1). Son monologue vire à la confession. Il fut naguère un brillant avocat parisien, respecté de tous et d’abord de lui-même, épris de hauteurs et de justice. Un soir, un rire, entendu par hasard, ébranla son assurance (2). Son image s’effrita à ses propres yeux: une petite lâcheté, une aventure sentimentale peu reluisante; une nuit enfin, une jeune femme sauta dans la Seine; il faisait noir, l’eau était froide; il n’a jamais su ce que cette femme était devenue (3). La confession se poursuit dans une île du Zuyderzee. Du jour où il a découvert que tout n’était que comédie, Clamence s’est ingénié à tenir des rôles et à se rendre odieux pour détruire l’image d’honnête homme qu’on s’était forgée de lui. Dégoûté de l’amour, il s’installa dans la débauche, puis dans le mal-confort, dont le Christ a donné l’exemple en mourant pour une faute dont il se sentait obscurément coupable (4-5). Clamence reçoit cette fois son compagnon dans sa chambre: il a la fièvre. À l’époque où il était prisonnier, il a un jour volé sa ration d’eau à un camarade agonisant. Ayant fermé son cabinet d’avocat, il exerce désormais à Amsterdam le métier de juge-pénitent. Offrant à ses interlocuteurs de rencontre le miroir de ses crimes, il les persuade de leur misère. Il cache chez lui un tableau volé (les Juges intègres, de Van Eyck) dans l’espoir que son interlocuteur sera un policier et l’arrêtera. Hélas! celui-ci lui ressemble trop: il est, comme lui, avocat (6).
Critique
Chacun des chapitres (non numérotés dans le texte) correspond approximativement à une journée. La confession progresse: la «chute» de la jeune femme dans la Seine n’en est qu’une étape, certes décisive puisqu’elle a, succédant à quelques signes avant-coureurs, déclenché la prise de conscience de Clamence; mais, remontant plus loin dans son passé, celui-ci va découvrir un crime plus noir encore: c’est volontairement qu’il a hâté la mort de son compagnon de captivité, en trahissant un devoir de solidarité. Comme la société condamne souvent les hommes pour une autre faute que celle qu’ils ont commise (dans l’Étranger, Meursault était condamné à mort pour n’avoir pas pleuré à la mort de sa mère), le recel du tableau apparaît comme un subterfuge inventé par Clamence pour matérialiser une culpabilité plus profondément enracinée ailleurs. Au vrai, il se peut bien que tout ce dont il s’accuse ne soit qu’invention: suffit-il de se prétendre comédien pour convaincre de la fausseté de son caractère? On en vient même à douter qu’il parle à quelqu’un: postulé grâce à un monologue qui reproduit parfois des bribes de réponses (procédé utilisé au théâtre, par exemple quand un acteur téléphone), l’interlocuteur pourrait aussi bien n’être qu’un double que Clamence a inventé pour tromper sa solitude et qu’il échoue finalement à imaginer sous d’autres traits que les siens. Ce doute vertigineux sur le monde évoqué (que tout lecteur de roman traditionnel s’attache à croire réel) fonde la modernité de la Chute. Ne demeure, en définitive, qu’un «texte».
Telle n’était pourtant pas (il s’en est expliqué) l’ambition de Camus. Il a seulement voulu peindre «un héros de notre temps» (titre auquel il avait songé en composant son œuvre), c’est-à-dire un intellectuel prisonnier d’une parole grisante, qu’il utilise comme un jeu pour pervertir les valeurs et qui lui permet de s’accuser pour mieux accuser les autres. La technique du récit s’apparente ici à celle des Mémoires écrits dans un souterrain, de Dostoïevski; que la Chute soit à peu près contemporaine des débuts du Nouveau Roman relève du hasard. «Polémique Temps modernes… Leur seule excuse est dans la terrible époque», notait Camus en 1954. À l’origine de la Chute, on trouve en effet sa querelle avec la revue de Jean-Paul Sartre, chez qui il dénonce une «aspiration à la servitude». Sans doute l’époque n’épargne-t-elle personne. En prêtant à Clamence son propre goût pour le théâtre et le football, Camus a pu faire penser qu’il se livrait à une autocritique. Comme Clamence, il s’est mis à détester cette étiquette de «juste» qui le suivait, et, enfermé dans les contraintes du discours, il l’autorise d’autant mieux qu’il la repousse avec modestie. À s’entendre répéter qu’on est honnête, on finit par se rêver criminel… Camus ne se reconnaîtra pourtant qu’un point commun avec son héros: une «amitié» pour le Christ qui ne signifie nullement un ralliement au catholicisme, comme l’ont cru certains critiques, trompés peut-être par la connotation religieuse du titre de l’œuvre et le nom que son héros a choisi de porter: Jean-Baptiste annonce le Christ, même si sa voix prêche dans le désert (vox clamans in deserto…). Mais c’est une «mauvaise» parole qu’adresse Clamence, et son patronyme sonne plutôt comme une dérision sacrilège.
Le destin a voulu que la postérité lise parfois comme un testament la plus ambiguë des œuvres de Camus. Lui qui célébrait d’ordinaire les pays du soleil et de la mer enferme ici son héros dans le froid humide d’une ville de canaux dont les cercles concentriques évoquent l’Enfer de Dante. S’étendant platement jusqu’au-dessous du niveau de la mer et punissant ainsi Clamence de son goût des hauteurs, la Hollande peut elle-même avoir valeur symbolique: en anglais, les Pays-Bas (Netherlands) signifient l’enfer (netherworld). À l’innocence de Meursault dans l’Étranger, à la pureté de cœur de Rieux ou de Tarrou dans la Peste, Camus oppose cette fois la perversité et les procédés retors d’un maître des apparences. Loin du style dépouillé qui avait fait son succès, il se complaît jusqu’à la parodie dans la préciosité et les artifices de la rhétorique. La Chute est un texte ironique, qui brouille les pistes de lecture et l’image même de Camus. Autant dire que, fût-ce à son corps défendant, celui-ci prend ses admirateurs à contre-pied par l’écriture, comme son héros le fait par la parole. Dans le même temps où il polémique douloureusement avec ceux qui étaient naguère ses amis et où il dénonce les dangers que fait courir à la personne humaine leur complaisance pour des idéologies totalitaires, il se remet lui-même en question. L’amertume du combat où il s’est engagé l’éloigne à jamais des terres où il se croyait innocent. Mais peut-être cette œuvre brillante, déconcertante, qui a abondamment nourri les réflexions majeures de la critique moderne (sur la voix du narrateur, la distinction entre discours et récit, le caractère illusoire du référent…), donnait-elle à Camus l’occasion de régler une fois pour toutes ses comptes avec les autres et avec lui-même avant qu’il ne retrouve la pente naturelle de son talent: le Premier Homme, roman ébauché ensuite et que sa mort brutale l’empêcha d’achever, en donne le soupçon.
P.-L. REY
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994