le Mythe de Sisyphe
Mythe de Sisyphe (le)
MYTHE DE SISYPHE (le). Essai philosophique d’Albert Camus (1913-1960), publié à Paris chez Gallimard en 1942.
En mai 1936 apparaissent dans les Carnets de Camus les premières mentions de l’«absurde». À partir de 1938, il va élaborer sa réflexion à travers trois genres différents: le roman (l’Étranger), le théâtre (Caligula) et l’essai (le Mythe de Sisyphe). Après un séjour en métropole (1940), il note à Oran, le 21 février 1941: «Terminé Sisyphe. Les trois Absurdes sont achevés. Commencements de la liberté.» Le Mythe de Sisyphe paraît en octobre 1942. Il sera augmenté en 1948 d’une étude sur Kafka, écrite dès 1938 et publiée en 1943 dans la revue l’Arbalète. Autant que l’Étranger, paru en 1942 également, le Mythe de Sisyphe a contribué à assurer à Camus une rapide célébrité.
Synopsis
«Un raisonnement absurde». Le suicide est le seul «problème philosophique vraiment sérieux»; constitue-t-il une solution à l’absurde? Le sentiment de l’absurde se présente à l’homme n’importe quand, dans n’importe quelle circonstance; il naît de la confrontation de l’«irrationnel» et du «désir éperdu de clarté» qui résonne au plus profond de chacun de nous; il définit ma liberté, ma révolte et ma passion.
«L’Homme absurde». Trois exemples d’attitudes, qui ne sont pas forcément des «exemples à suivre»: le donjuanisme (multiplication de ce qu’on ne peut unifier), la comédie (manière de voir clair en soi en dominant les personnages qu’on joue dans la vie), la conquête (le conquérant ne se fait pas d’illusions sur son action, mais fait «comme si»).
«La Création absurde». On a parfois opposé art et philosophie: or penser, c’est d’abord vouloir créer un monde, comme l’illustre l’œuvre de Dostoïevski, à l’inverse du «roman à thèse», qui émane d’une pensée satisfaite et entend prouver ses vérités.
«Le Mythe de Sisyphe». Sisyphe, figure mythologique qui roule éternellement son rocher vers le sommet d’une montagne, est le «héros absurde». Il est aussi un héros tragique, car il est conscient de sa destinée, et ce sentiment que son destin lui appartient lui apporte la joie: «Il faut imaginer Sisyphe heureux.»
Appendice: «L’espoir et l’absurde dans l’œuvre de Franz Kafka». Cette œuvre pose «le problème de l’absurde dans son entier». On l’a souvent jugée désespérante, alors qu’en allant au bout du tragique de la condition humaine, elle découvre en l’homme cette grandeur où il puise son bonheur.
Critique
Cet essai est l’œuvre d’un penseur plutôt que d’un philosophe: l’absurde, pour Camus, est moins un concept qu’un sentiment. Aussi bien les illustrations littéraires (Dostoïevski, Kafka, mais aussi Melville ou Malraux) côtoient-elles les références philosophiques (Jaspers, Heidegger, Kierkegaard). Mais c’est à la manière de Descartes, comme le verra Sartre, que Camus progresse méthodiquement à partir d’une certitude initiale, qui est l’absence de réponse à l’inquiétude métaphysique de l’homme. L’intérêt de l’essai réside d’abord dans le cheminement d’une pensée qui se cherche. Si Camus refuse le pari de Pascal, qui trouve dans le silence des espaces infinis une raison de miser sur Dieu, il propose un autre pari en voulant imaginer Sisyphe heureux. Certaines pages de Noces, où le sentiment du tragique naît d’un bonheur trop intense pour n’être pas vécu comme précaire, donnent une explication plus existentielle que rationnelle au paradoxe du Mythe: la pensée de Camus est celle d’un Méditerranéen, imprégné de philosophie hellénique et nourrie par un climat où le monde resplendit avec une telle beauté que nous en éprouvons déjà la nostalgie dans le même temps qu’il nous éblouit. On devine à quel point l’Étranger, tragédie solaire, éclaire le Mythe; mais la dernière page du roman, révélant un Meursault soudain ouvert aux significations du monde, semble proposer plutôt un dépassement du sentiment de l’absurde. On se tromperait, du reste, à chercher dans les œuvres de Camus une unité théorique que lui-même n’a jamais revendiquée. On se trompa plus gravement encore en accueillant le Mythe de Sisyphe comme un traité d’existentialisme: l’essence de l’homme, fût-il privé d’une croyance en l’absolu, est pour Camus liée à son existence, puisque c’est précisément en prenant conscience de cette essence que nous accédons au tragique.
P.-L. REY
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994