Le Surmâle
Surmâle (le)
SURMÂLE (le). «Roman moderne» d’Alfred Jarry (1873-1907), publié à Paris aux Éditions de la Revue blanche en 1902.
Brouillé avec le Mercure de France, Jarry avait trouvé auprès des rédacteurs de la Revue blanche un soutien efficace, aussi bien pour publier des livres (Messaline en 1901) que pour un travail régulier de chroniqueur: les «spéculations», plus tard réunies dans la Chandelle verte, y parurent à partir de janvier 1901. À sa manière, le Surmâle peut d’ailleurs être lu comme une longue «spéculation» où Jarry tente de répondre à la question: qu’est-ce qu’un homme?
Synopsis
André Marcueil, être falot et fragile, reçoit des amis en son château de Lurance. La conversation porte sur la limite des forces humaines en amour: combien de fois en un jour? On évoque des exploits mythologiques. Marcueil soutient que les soixante-dix fois attribuées par Théophraste à un Indien n’ont rien d’impossible. On se récrie; seule la jeune Ellen Elson confie à Marcueil: «Je crois à l’Indien.»
Le père d’Ellen, le savant William Elson, organise une course pour démontrer les vertus de son invention, le Perpetual-Motion-Food, aliment miraculeux qui doit permettre à cinq coureurs montés sur une quintuplette, de battre une locomotive sur dix mille milles. Ils y parviennent, mais sont eux-mêmes battus par un mystérieux coureur solitaire et prodigieux, le «Pédard» (en qui l’on devine Marcueil).
À ses hôtes du premier jour, Marcueil annonce qu’il a découvert l’«Indien» capable de battre les records amoureux. Il organise cet exploit chez lui, sous contrôle scientifique. L’Indien n’est autre que lui-même maquillé, tandis qu’Ellen remplace les prostituées convoquées. Au-delà du chiffre atteint (82), «quittes de ce pari», ils s’aiment enfin — pour le plaisir.
Découvrant la puissance surhumaine de Marcueil, et constatant que sa fille l’aime, Elson construit une machine qui soumettra le surmâle: la machine à inspirer l’amour. On y affronte Marcueil, mais en un prodigieux retournement, «c’est la machine qui devint amoureuse de l’homme». Esprit pratique, le savant veut récupérer l’énergie du surmâle; mais la machine alors devient folle et Marcueil meurt dans des conditions horribles. Quant à Ellen, guérie, elle se marie.
Critique
Le livre s’ouvre sur un provocant aphorisme lancé par Marcueil: «L’amour est un acte sans importance puisqu’on peut le faire indéfiniment.» Énoncée par un être au physique apparemment chétif et maladif, cette formule est un défi à ceux qui prétendent savoir ce qu’il en est de l’homme; et tout le livre démontre qu’il ne peut se saisir que dans le dépassement de ses limites supposées, tant la force du désir et la puissance de l’imagination ont la capacité de nous emporter au-delà de nous-mêmes.
Cette exigence, Jarry la montre de façon extraordinairement concrète dans un roman qui est sans doute son livre le plus immédiatement lisible: le style est dépouillé de l’hermétisme de son roman précédent, Messaline. Du sujet «osé», des scènes — qui pourraient être scabreuses — du record amoureux, Jarry n’esquive jamais l’audace; mais l’anecdote ne dissimule jamais non plus l’enjeu poétique et, pour ainsi dire, philosophique de l’entreprise. Une seule chose est proscrite, presque totalement: le sentiment, source habituelle, aux yeux de Jarry, de tant d’abjection et de mauvaise littérature. En cela, Ellen et Marcueil «prennent à revers toute la tradition amoureuse», et cette remise en cause de «l’amour et l’Occident» explique la conclusion dégagée, où l’on voit Ellen, «guérie», épouser le premier venu, et donc survivre à la mort de Marcueil. Mais la mort grandiose et tragique de celui-ci n’est pas davantage liée à l’amour. Jarry spécifie très clairement que l’existence même du surmâle est intolérable à la société dont il menace l’équilibre et la plus sainte des institutions, le mariage (avec enfants, naturellement!), d’autant plus que Marcueil prend soin de ne pas mêler acte amoureux et procréation.
Dégageant ainsi l’amour des implications et habitudes où notre civilisation l’a englué, c’est l’homme que Jarry redéfinit: l’homme comme un possible toujours à explorer, comme un être qui ne sait pas encore qui il est, ce qu’il peut devenir s’il ne se renie pas, s’il ne cesse pas de penser et d’aller au bout de lui-même. Précaution (pour ne pas désespérer) ou ironie, Jarry place son roman dans l’avenir: il le publie en 1902, l’action se passe en 1920…
De tous ses livres, exception faite d’Ubu roi, le Surmâle est celui qui connut la meilleure diffusion et presque le succès. Jarry en réalisa une adaptation scénique qui ne fut jamais jouée et dont, mystérieusement, n’est connue qu’une traduction italienne. En 1980, Jean-Christophe Averty donna du Surmâle une version télévisée.
P. BESNIER
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994