Poésie (1946-1967)

Philippe Jaccottet

1946-1967

Poésie (1946-1967)

 

POÉSIE (1946-1967). Anthologie poétique de Philippe Jaccottet (Suisse, né en 1925), publiée à Paris chez Gallimard en 1971. Elle comprend des extraits de l’Effraie (Gallimard, 1954), l’Ignorant (Gallimard, 1958), Airs (Gallimard, 1967), auxquels s’ajoutent Leçons (Lausanne, Payot, 1969).

«L’effacement soit ma façon de resplendir»: de son premier recueil important aux textes de réflexion poétique en prose (Paysages avec figures absentes, 1970; Éléments d’un songe, 1961) la voix de Philippe Jaccottet vise une justesse qui dise dans sa fragilité la beauté entr’aperçue à la surface du monde. La discrétion de l’écriture suisse romande (voir Écrits, de Gustave Roud) se mêle ici à la fréquentation de nombre d’auteurs majeurs (Rilke, Hölderlin, Musil, Góngora) que Jaccottet a traduits, alimentant sa réflexion aux deux sources d’un classicisme qui fournit la clarté de la phrase poétique, et d’un romantisme hanté par la recherche de l’«absolu épars», disséminé dans les plis de la lumière. Préservant discrètement les formes traditionnelles des strophes, mètres et rimes, l’Effraie déjà travaillait à en estomper les effets, pour conserver leur grâce musicale mais en les allégeant de toute inutile — voire dangereuse — splendeur. Car le travail de la poésie se comprend dans cette œuvre comme une permanente pesée (figurée par l’image récurrente de la balance) tentant d’équilibrer l’amour du monde et l’horreur de disparaître. L’attention aux plus infimes phénomènes, aux «mille épines de la pluie» comme aux moments d’une transparence insaisissable («Mais comment dire / cette chose qui est trop pure pour la voix?») se double donc d’une méfiance: si les poètes sont les «zélés serviteurs du visible éloigné», la restitution du monde passe par un déni du pouvoir de la langue, de sa disposition à figer ce qui nous illumine, à construire des édifices d’images magnifiques mais inhabitables. «Prière entre la nuit et le jour», «dite dans la crainte», comme l’indique le premier texte de l’Ignorant, «combat inégal» des signes infimes que le monde adresse et de la fin, de la mort et de la souffrance, la poésie est donc affaire de mesure: elle décrit les distances (ce qui nous sépare du monde et ce qui soudainement nous en approche, nous permet d’«habiter» la terre), mais doit pour s’accomplir se défier de tout enthousiasme, conserver dans sa voix même le caractère éphémère et comme dérisoire de la beauté qui l’aimante. Pour «parler avec la voix du jour», «seule demeure l’ignorance. Ni la mort, / ni le rire». Ainsi la transparence se dira-t-elle dans une «buée» sonore, et tous les moyens stylistiques d’une écriture remarquablement accomplie se réfugieront-ils dans une apparence de prose, qui supprime les majuscules en début de vers, étouffe les allitérations, conquiert une légèreté poreuse au jour: «Tel est le monde. / Nous ne le voyons pas très longtemps: juste assez / pour en garder ce qui scintille et va s’éteindre.» Dans la poésie contemporaine et ce qu’il faudrait appeler le «retour au visible» des années cinquante (avec Yves Bonnefoy, Francis Ponge, Jean Follain) après les déferlantes imaginaires du surréalisme, l’originalité et la grandeur de cette œuvre tiennent au maintien de l’expérience poétique dans le souci, permanent, de ses limites: non loin de la conception du poète comme «berger de l’être», selon la formule de Heidegger, Jaccottet se défie de la théorie et de l’assurance qu’elle semble autoriser, et se propose un projet étrangement limpide: parcourir une réalité dont nous ne sommes que locataires, et tenter de préserver dans la parole les quelques moments de pureté qui s’offrent, sans savoir si «tout ce vert qui ne s’amasse pas, mais tremble et brille» peut nous aider à être, si les «images qui quand même passent / Navettes ou anges de l’être» peuvent «réparer l’espace».

«Fragile est le trésor des oiseaux»: cette modestie poétique n’interdit cependant ni la délicatesse presque précieuse de certaines images («Cette neige: hermine enfuie») ni une certaine force de l’énoncé, quand la transparence doit se confronter à l’innombrable pour s’assurer qu’elle représente bien une «chance de vie»: puisque nous sommes «instruits au fouet», l’«âme» dans Airs ne peut être que «ce peu de chose», «incertaine qu’elle dure», qui chanterait «avec la voix la plus pure / les distances de la terre». Dès l’Ignorant, la légèreté poétique s’accomplira alors par une disparition progressive des formes héritées en alternant de brèves compositions et des «notes» (voir la Semaison), qui prendront avec Airs la grâce légère du haiku («Monde né d’une déchirure / apparu pour être fumée! / Néanmoins la lampe allumée / sur l’interminable lecture»). Lecteur des «signes» du réel, arpenteur «entre pierre et songerie» du presque rien de lumière qu’il nous arrive de rencontrer, le poète ne doit «rien expliquer, mais prononcer juste». La restitution n’est cependant pas un simple «reportage» du monde sensible, et la voix fréquemment s’interroge: «Mais si l’invention tendre d’un enfant / sortait de notre monde, / rejoignait celui que rien ne rejoint?» Tout en s’y refusant, le poème alors se heurte à l’hypothèse d’une transcendance, comme s’il n’était pas possible que la beauté fût privée de socle et de sens, comme si les instants de suspension devaient fournir davantage qu’une consolation, et prendre forme d’«obole pour le passeur». Leçons compose ainsi une ample méditation devant la mort («Qui se venge, et de quoi, par ce crachat?»), hésitant encore, dans son finale, à faire de «l’invisible habitant l’invisible» davantage qu’un «modèle de patience et de sourire / tel le soleil dans notre dos encore / qui éclaire la table, et la page, et les raisins».

 

O. BARBARANT

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994