Splendeurs et Misères des courtisanes

Honoré de Balzac

1838 à 1847

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Splendeurs et Misères des courtisanes

 

SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES. Roman d’Honoré de Balzac (1799-1850), publié de 1838 à 1847. Il comprend quatre parties: les deux premières procèdent d’un lent travail sur un récit initialement intitulé la Torpille (1838), prolongé par Esther ou les Amours d’un vieux banquier (mai-août 1843). Une première version intitulée Splendeurs et Misères des courtisanes et sous-titrée Esther paraît en 3 volumes chez de Potter en 1844. Le tome XI de la Comédie humaine (troisième des «Scènes de la vie parisienne», chez Furne, Dubochet et Hetzel) accueille une version de Splendeurs et Misères des courtisanes en deux parties — «Esther heureuse» [qui deviendra sur le «Furne corrigé», «Comment aiment les filles»] et «À combien l’amour revient aux vieillards» — en 1844 puis 1846. La troisième partie, «Une instruction criminelle», paraît en feuilleton dans l’Époque en juillet 1846, puis sous le titre «Où mènent les mauvais chemins» dans le tome XII de la Comédie humaine en août 1846 et, intitulée Un drame dans les prisons, en édition séparée chez Hippolyte Souverain en 1847 (2 vol.). La quatrième partie, «la Dernière Incarnation de Vautrin», paraît en feuilleton dans la Presse d’avril à mai 1847, puis en édition séparée chez Chlendowski en 1847 (3 vol.). Elle aura une publication posthume au tome XVIII de la Comédie humaine (Houssiaux, 1855). La première édition complète du roman, postérieure à la mort de l’écrivain, parut chez Houssiaux en 1855. À cette genèse embrouillée s’ajoutent de nombreuses préfaçons et contrefaçons belges.

Roman dont la composition est la plus étalée dans le temps, mais aussi celui qui comporte le plus de personnages (273), dont plusieurs ont déjà été les héros d’œuvres précédentes, Splendeurs et Misères apparaît comme la suite d’Illusions perdues bien que le retour de Lucien de Rubempré à Paris ait été écrit avant son départ. Profondément liée à bien des œuvres de la Comédie humaine, carrefour de thèmes et de types humains, cette fiction à la fois roman populaire et drame puissant, combine une inspiration, une tonalité et un symbolisme proche de cet autre monument, les Misérables, dont Hugo entreprend la rédaction quand Balzac achève Splendeurs et Misères. Mais à l’optimisme hugolien s’oppose le désespoir balzacien.

 

Synopsis
Lucien de Rubempré, de retour dans la société parisienne au début de 1824, accueille sa maîtresse Esther Gobseck au bal de l’Opéra, où on la reconnaît comme étant la célèbre courtisane la Torpille. Elle rentre désespérée et veut se tuer, quand Carlos Herrera (Vautrin), qui avait assisté masqué à la scène, la sauve et la fait entrer dans une maison religieuse, pour l’enfermer plus tard dans un appartement sous la surveillance de serviteurs, Asie et Europe, ses âmes damnées. De son côté, Lucien mène une brillante vie mondaine, mais ils se languissent l’un de l’autre. Vautrin les autorise à se voir clandestinement, mais le baron de Nucingen, qui a aperçu Esther, en tombe amoureux. Vautrin voit là l’occasion de servir ses desseins, car il faut un million à Lucien pour pouvoir épouser Mlle de Grandlieu et s’intégrer définitivement au grand monde.

La deuxième partie relate les manœuvres d’Asie pour soutirer le plus d’argent possible à Nucingen devenu l’amant d’Esther, ainsi que les péripéties d’une enquête menée par la police secrète de Corentin (voir les Chouans et Une ténébreuse affaire), chargée par Nucingen de retrouver Esther. Résignée à cette prostitution pour assurer le bonheur de Lucien, celle-ci s’empoisonne après s’être donnée au banquier, au moment où elle hérite de Gobseck. Les malversations de Vautrin, les mensonges de Lucien les conduisent tous deux en prison.

Le juge Camusot subit dans la troisième partie les pressions de la haute société pour étouffer le scandale, alors que Vautrin nie habilement, sous le déguisement de l’abbé Carlos Herrera. Mais Lucien, moins fort, se laisse manœuvrer et trahit Vautrin. Bien que Mme de Serisy, ancienne maîtresse de Lucien, parvienne à détruire les procès-verbaux d’interrogatoire, Lucien, au désespoir d’avoir indirectement causé la mort d’Esther et dénoncé son bienfaiteur, se pend dans sa cellule le 15 mai 1830.

Vautrin, de son vrai nom Jacques Collin, dit Trompe-la-Mort (voir le Père Goriot), apprend dans la dernière partie la mort de Lucien, et sous le choc, cesse d’abord de lutter. Il avoue et se met au service de la justice en échange de la grâce de Théodore Calvi, condamné à mort, à qui le lie une profonde affection, et de lettres compromettantes pour les plus grands noms de la bonne société. Il devient l’adjoint de l’ex-bagnard Bibi-Lupin, chef de la Sûreté, qu’il remplacera, éclairant diverses affaires, aidé de criminels qu’il a fait entrer dans son jeu, et d’Asie, qui se révèle être sa tante. Après quinze ans de service, il se retire vers 1845.

 

Critique

Le titre ne semble guère rendre compte du roman. Une seule courtisane, Esther, joue un rôle majeur, pour, après sa disparition, céder la place à une intrigue judiciaire, criminelle et policière. La complexité de l’intrigue permet à la fois au destin des personnages issus d’autres romans (le Père Goriot pour Vautrin, Illusions perdues pour Lucien, la Maison Nucingen…) de se prolonger, de s’épanouir ou de s’achever, et au romancier d’exploiter les procédés, milieux et lieux favoris des Mystères de Paris d’Eugène Sue.

Plus que de satisfaire un goût contemporain, il s’agit de replacer Jacques Collin dans le fascinant monde souterrain du crime, dont il est la plus diabolique émanation. Monstre d’énergie, reprenant les traits du bandit révolté, cette grande figure romantique déjà utilisée par le jeune Balzac (voir Annette et le Criminel), manipulateur des êtres comme cet autre forçat évadé, le Ferragus de l’Histoire des Treize, transposant la légende de Vidocq, Vautrin incarne la puissance de la vie et révèle le véritable fonctionnement de la société.

De là sa conjonction avec la courtisane, autre révélatrice des passions et principes qui régissent les comportements des puissants. Personnage de mélodrame (la prostituée au grand cœur, la fille déchue sublimée en ange, la victime désignée), cette amoureuse, en qui se rassemblent les fantasmes érotiques attachés à la Parisienne et à l’Orientale, meurt à cause d’une souillure imposée par un démon. Sacralisée par l’amour, retrouvant les origines bibliques de son nom, Esther, qui n’occupe de rôle essentiel nulle part ailleurs dans la Comédie humaine, s’impose comme une sainte dévouée corps et âme à son amant divinisé, livrée à Vautrin et au banquier Nucingen.

Nucingen, le vieillard amoureux, confère au roman sa dimension comique. Ce puissant redoutable tombe dans le double ridicule d’une passion amoureuse et d’une naïveté paradoxale chez ce génie de la finance. Mais ce trompeur trompé déclenche la machine et la machination policières. Réduit au rôle de dupe, il s’avère donc n’être qu’un instrument. Organisateur involontaire du drame, il est dans les mains de Vautrin, comme Esther, comme Lucien.
Lucien n’est plus le poète d’Illusions perdues. Du personnage faible et ambitieux d’autrefois, il ne reste qu’un jouet de la volonté de son maître et une séduisante figure. Au centre du roman, Lucien a d’abord pour fonction de laisser se disposer autour de lui les éléments et les forces de la fiction. C’est pour lui qu’agit Vautrin, c’est lui qu’aime Esther, lui encore qu’attaque Corentin, lui enfin que les grandes dames s’arrachent et pour qui elles se compromettent. Cette fonction instrumentale et cette relative dissolution laissent d’autant mieux apparaître la symétrie savamment établie entre Lucien et Esther, qui ne doivent leur survie qu’à Vautrin, mais aussi entre Esther et Vautrin tous deux amoureux de Lucien. Le pluriel du titre s’éclaire alors: l’asservissement et le côté féminin de Lucien l’apparentent à une courtisane. Vie de luxe et idylle romantique pour Esther et Lucien, qui jouissent un temps d’un bonheur paradisiaque: voilà pour les splendeurs; avilissement et chute fatale: voilà pour les misères.

À ces symétries s’ajoute celle entre ces incarnations de la puissance et de la volonté que sont Nucingen et Vautrin, calculateurs, voleurs, contraints d’acheter l’objet de leur désir mais condamnés à horriblement souffrir de leur mort, et Corentin, le policier. Cyniques, joueurs, entourés d’inquiétants comparses, ils se ressemblent. Ce trio dominateur réunit ainsi les maîtres d’un pays manipulé par l’argent, la police et le crime. Sur leur ordre ou à leur instigation agissent le gouvernement, la justice et l’administration.

Cette leçon de choses sur les chemins tortueux de l’amour, astre qui brille de son noir éclat dans le roman, et sur les bas-fonds révélateurs de la société moderne, prend plus de relief grâce aux procédés mélodramatiques dispensés à foison dans la fiction. Coups de théâtres multiples, violence, exacerbation des sentiments, déguisements étourdissants, polyphonie des langages, de l’accent teuton de Nucingen à l’argot des prisons, tout concourt à structurer le fantastique social dans les cadres du roman populaire le plus efficace.

Au-delà des séductions feuilletonesques, la confrontation de la haute société et des bas-fonds, du grand et de la pègre, si elle mélodramatise l’intrigue, ne laisse aucune place à la bonté ou à l’honnêteté, flagrante contravention aux lois du roman populaire. La pureté d’Esther ne suffit pas à compenser l’implacable tyrannie des intérêts. Si l’on considère en outre la place centrale du sexe, de la prostitution à l’homosexualité, de la virulence des désirs à l’exaspération des frustrations, force est de constater que Splendeurs et Misères dépasse considérablement les enjeux et les censures du roman populaire pour atteindre à la grandiose poésie des fleurs du mal épanouies dans un Paris que dynamisent les fulgurances d’une vision mythique. Des salons à la Conciergerie, de l’Opéra au cabinet du juge Camusot, des appartements clandestins au Bois, lieu d’enivrantes promenades amoureuses, la ville déploie dans l’ombre et la lumière ses fastes et ses mystères.

 

G. GENGEMBRE

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994