Paroles
Paroles
PAROLES. Recueil poétique de Jacques Prévert (1900-1977), publié à Paris chez Gallimard en 1949.
René Bertelé rassembla, après la Seconde Guerre mondiale, les textes que le poète avait disséminés dans différentes revues depuis les années trente (le Commerce, Bifur, Cahiers GLM, Soutes, les Cahiers d’Art). Le titre du recueil, par le pluriel, assume cette multiplicité et cette diversité des poèmes, tout en les dotant d’une unité de ton et d’une spontanéité caractéristiques d’un langage poétique toujours en prise sur l’événement.
Synopsis
On pourrait opposer deux types de poèmes. La pièce brève est un instantané (“l’École des Beaux-arts”, “le Cheval rouge”), parfois daté et localisé (“la Belle Saison”). Cette poésie de l’immédiat, qu’elle exprime la détresse d’un être ou chante l’amour (“le Jardin”), unit souvent un lieu précis au cosmos (“l’Automne”) et rend solidaires dans la joie ou la souffrance les différentes parties de l’univers. La syntaxe très dépouillée, les mètres brefs (“Alicante”), la justesse du trait servent au mieux ce projet. Les poèmes longs, plus nombreux, intègrent et donnent toute leur extension à ces procédés. Le titre, tantôt antiphrastique (“Aux champs…”), tantôt annonciateur d’un genre traditionnel (“Tentative de description”, “Souvenirs de famille”), précède un poème souvent narratif (reportage, conte, fable), où la fantaisie et la satire côtoient les emprunts à l’Histoire et aux clichés culturels. L’accumulation — répétitions, énumérations avec ou sans rupture (“Inventaire” en serait le prototype) — caractérise cette poésie, qui recourt à la charge et non plus à la sécheresse, pour dénoncer un monde scandaleux.
Critique
Jacques Prévert ne reste pas insensible face à l’Histoire. Nul doute que la crise de 1929 et son cortège de chômeurs (“la Grasse Matinée” fait suite à “Riviera”) ou la montée des fascismes (“la Crosse en l’air” tourne en dérision Mussolini et le pape; “l’Ordre nouveau” dénonce les horreurs commises par les SA) ont ému et révolté un poète militant qui prophétise volontiers la révolution (fin d’“Événements”, parus en 1937). Le soleil, source de chaleur, de lumière, d’une vie retrouvant son cours naturel, concentre sur lui les aspirations d’un monde de travailleurs opprimés et exploités. Sa venue symbolise une rupture et une libération («Mais un jour le vrai soleil viendra / Un vrai soleil dur qui réveillera le paysage trop mou / Et les travailleurs sortiront»).
Libérer est bien le maître mot du projet éthique de Jacques Prévert. Loin de tout esprit de système, il exalte tour à tour le cancre qui préfère le rêve aux règles, la fille-mère torturée par sa famille (“la Lessive”); il condamne l’école et la morale qui interdisent de voir la beauté du monde tel qu’il est. Le retour, on ne peut plus régressif, à la matière primitive («Les vitres redeviennent sable / l’encre redevient eau» “Page d’écriture”), est l’ultime conséquence du rejet d’une société castratrice (“le Combat avec l’ange”). “Je suis comme je suis”: ce titre, à lui seul, proclame cette volonté d’authenticité, qui s’affirme aussi dans la célébration de l’amour de la femme dans un lit, «doux présent du présent» (“Dans ma maison”); l’amour qui libère les corps, la femme qui oblige à la vérité (“Rue de Seine”). Ainsi s’ouvre le chemin qui mène à l’évidence de l’être, à l’émerveillement: il faut non pas savoir, comme les adultes cruels ou les maîtres d’école, mais vivre, aimer (“Chanson”), laisser faire, regarder avec tolérance («Je les regarde / je les laisse faire / tous les oiseaux font de leur mieux», “Au hasard des oiseaux”).
Pour mener à bien son œuvre, Prévert se donne l’innocence: non pas seulement celle des héros de ses poèmes (“la Promenade de Picasso”), mais aussi celle du langage ressourcé au réel, décanté de toutes les connotations qui le chargent et de toute l’hypocrisie qui le recouvre. Il questionne les signes (“ Dans ma maison”), à la recherche de l’«image simple et vraie» (“Aux champs…”). Ce retour à la littéralité est souvent brutal et agressif à l’égard de tous les discours d’oppression: ceux de l’école, de l’armée et surtout de la religion. L’injure trouve sa place dans cette poésie. Qu’il combatte ses adversaires sur le terrain de leur propre langage (“Pater noster”, “Écritures saintes”) sans reculer devant le calembour: «Prendre le Messie pour une lanterne»; “Martyr c’est pourrir un peu”, qu’il se montre irrespectueux jusqu’au blasphème, Prévert, tente toujours de conserver, au moins en apparence, humour et insouciance. Pourtant, comme chez les surréalistes dont il fut proche, le jeu n’est pas gratuit: telle la petite fille qui, lasse de jouer au cerceau, veut «jouer à l’assassin», il rend à travers les mots leur liberté aux fantasmes et aux pulsions. Le «rire enfantin», le «rire brut» est libérateur: il renverse les fausses valeurs, ces faux dieux, et permet le cri où s’impose l’évidence de la vie.
D. ALEXANDRE
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994