Histoires
Histoires
HISTOIRES. Recueil poétique de Jacques Prévert (1900-1977), publié à Paris chez Gallimard en 1946.
Dans Histoires, publié en même temps que Paroles, les poèmes longs et les poèmes courts alternent, sans que le poète ait recherché un quelconque effet de rythme. La même insouciance caractérise la forme des textes, puisque les mètres les plus divers y sont employés (le vers épouse le mouvement de la pensée et de la phrase), puisque les récits en prose ou les scènes théâtrales côtoient les histoires versifiées: il s’agit, dans ces textes, de raconter et d’amuser en racontant. Cependant, l’autonomie de chaque poème ne s’oppose pas à l’établissement de liens avec ceux qui l’entourent immédiatement: la dynamique du recueil naît de la proximité thématique qui unit certains textes, et des effets de contraste que ces ensembles produisent avec d’autres ensembles. Par exemple, “le Matin” et “le Réveil en fanfare” proposent deux formes d’asservissement; “Quelqu’un”, “les Prodiges de la liberté”, “On frappe”, “le Lézard”, “les Chansons les plus courtes” chantent la liberté et l’amour, ultime et unique consolation du mourant pour qui les «yeux aimés» sont “les Derniers Sacrements”. Une critique acerbe de la religion est annoncée, que “Toile de fond”, “les Petits Plats dans les grands”, “Comme par miracle” développent. Le recueil possède donc bien une unité de ton et de mélodie, due tant à l’humour du poète qu’à l’entrecroisement des thèmes (amour, désir, cruauté, liberté, adultes et enfants, éveil et rêve, richesse et misère).
Le projet du poète est volontiers moralisateur: le recours à des modèles littéraires qui sont traditionnellement porteurs d’un message éthique (la fable “le Chat et l’Oiseau”; le conte “Contes pour enfants sages”; le tableau ou récit exemplaire, hypotypose où se conjuguent la misère et le désespoir “Toile de fond”) suffirait à faire de Jacques Prévert un censeur de son époque. Et il est vrai que ces poèmes reflètent l’inquiétude humaine face aux problèmes contemporains, que ce soit la barbarie nazie (“Encore une fois sur le fleuve”), le nationalisme exacerbé (“le Réveil en fanfare”), ou le risque d’extermination représenté par le nucléaire (“Charmes de Londres”, III). Le poète parle alors au nom des autres, stigmatisant l’ordre bourgeois qui fait de la richesse matérielle sa valeur suprême («L’ordre des grandes puissances d’argent»), condamnant les parents qui accablent l’enfant, l’empêchent de voir le monde comme il le désire («Cet enfant n’en fait qu’à sa tête / Nous voulons qu’il en fasse à la nôtre»). Défenseur d’une Marianne avilie, veuve des valeurs qui sont sa substance (la liberté, l’amour, le désir) et d’un enfant que la société prive de son regard et de sa parole poétiques, mais qui reste fidèle au merveilleux quotidien des surréalistes («À tous les coins du monde il rencontre les merveilles du monde et leur dit bonjour»), parlant même au nom des animaux victimes, derrière leurs barreaux, de l’«épouvantable bêtise humaine», Jacques Prévert reprend à Hugo le flambeau d’une poésie messianique qui réhabilite la misère et le paria, en qui se dessine une figure du poète.
Mais si le récit est, à l’occasion, traversé de souvenirs épiques (“Encore une fois sur le fleuve”), l’auteur sait aussi échapper aux dangers d’une parole pontifiante. Il cite avec humour ses illustres prédécesseurs, Hugo et Rimbaud par exemple («Et la mère contre le mur / ronflait désespérément / Enfin toute la lyre / comme on dit en poésie»), résumant avec prosaïsme la misère et souriant face à sa complaisance. Une lyre en révolte exige du poète agressivité et conscience des pouvoirs du langage: l’humour est souvent grinçant, et révèle combien la beauté du monde et de la vie est menacée par des intentions diverses dissimulées dans les artifices du langage («La titubante petite lueur de l’appellation contrôlée»). Jacques Prévert joue avec les discours typiques de ce siècle (le télégramme comme la publicité), avec les stéréotypes culturels (les «Fraternité Égalité Liberté» de la Misère qui reçoit avec bonté les suicidés), avec les topoi empruntés à d’autres genres («Barbe bleue blanc rouge / Impassible et souriant / Remettant les clefs de la ville / Les clefs tachées de sang»), avec les équivoques («La bûche de Noël pour les jockeys d’obstacle tombés dans la misère»), avec les registres (“Rêverie”). Il libère les mots, rappelant tantôt les brutales réalités qu’ils enrobent, introduisant tantôt, par la subversion, une folie qui laisse libre cours au rêve et à l’amour, parfois tendre, souvent cruel. Il rend à la langue sa richesse, il rend au monde sa vie faite de contradictions: «… et voilà.»
D. ALEXANDRE
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994