Album de vers anciens

Paul Valéry

1920

Album de vers anciens

 

ALBUM DE VERS ANCIENS. Recueil poétique de Paul Valéry (1871-1945), publié à Paris chez Monnier et Cie en 1920. Vers 1912, Gide et Gallimard avaient demandé à Valéry de réunir et d’imprimer des poèmes publiés dans diverses revues entre 1890 et 1900.

Synopsis

Le recueil rassemble vingt et un poèmes, dont douze sonnets. De nombreux emprunts au classicisme gréco-romain (“Hélène”, “Orphée”, “Vénus”, “César”, “Narcisse”) se teintent d’une atmosphère fin de siècle: peintures de l’érotisme et de la volupté, rêveries ou baignades dans des étangs à la lumière de la lune. Si les influences de Heredia, et surtout de Mallarmé, restent sensibles sur la plupart des textes, quelques poèmes plus intimistes (“la Fileuse”, “le Bois amical”) rejoignent l’inspiration de Verlaine. Le vers le plus généralement employé est l’alexandrin, que les symbolistes ont assoupli par la variété des coupes. Mais on relève un essai de vers impair (“Vue”), ainsi qu’un poème en prose final (“l’Amateur de poèmes”) qui précise et justifie l’art poétique de Valéry. La préférence donnée aux pièces courtes et le choix d’une esthétique de l’instant font de ce recueil un véritable album, où chaque poème met en scène un moment singulier et précieux.

 

Critique

«Je suis partisan d’un poème court et concentré, une brève évocation close par un vers sonore et plein […] je crois à la toute-puissance du rythme et surtout de l’épithète suggestive. Je préfère Mallarmé à Verlaine…» Dans une lettre d’étudiant de 1889 au directeur du Courrier libre, le jeune Valéry met en évidence les lignes de force qui seront celles de son futur Album de vers anciens. Sur le choix de ses sujets, que l’on pourrait juger académiques ou convenus, Valéry s’expliquera dans Mémoires du poète: «Il ne faut pas viser à l’originalité», écrit-il, arguant que l’époque moderne démode le soir même ce qui le matin encore était en vogue. D’ailleurs qu’y a-t-il de plus fécond que de respecter «les conditions sine qua non imposées» par la tradition: alternance des rimes féminines et masculines à laquelle il ne faut pas déroger, sonnet qu’il faut cultiver («On ne sait pas tout ce qu’on apprend à faire des sonnets et des poèmes à forme fixe»)? Retravaillé par l’auteur dans sa maturité, le poème devient un «objet intérieur inépuisable de reprises et de repentirs», comme l’attestent les nombreuses variantes (et poèmes inédits).

Au goût de la perfection plastique que révèle le choix des sujets s’allie une grande recherche de l’expression et de la syntaxe. Le lexique employé, les chevauchements savants de la structure de la phrase et du vers (enjambements isolant un verbe transitif à la fin du vers, ou un substantif de son adjectif qualificatif) évoquent l’influence parfois littérale de Mallarmé. Si le bras de la baigneuse «capture dans l’or simple un vol ivre d’insecte» (“Baignée”), un hommage implicite est également rendu au maître dans “Valvins» (lieu où se trouvait la maison de campagne du poète). Des figures solennelles émergent, saisies dans l’instant décisif de leur pureté la plus grande: tel ce «diamant agir qui berce la splendeur». Ainsi de César sur le point de donner un ordre, ou de Sémiramis au cœur de la solitude du pouvoir. D’autres plus humbles — la jeune fille au bain ou la fileuse s’assoupissant — sont les dépositaires d’un secret non moins précieux: «le fragment d’une substance noble et vivante» qui pourra venir s’insérer dans l’harmonie du recueil. Des regrets du Narcisse au chant d’Orphée qui ordonne le monde autour de lui, le lecteur est invité à suivre l’itinéraire de toutes les métamorphoses: l’endormissement (“la Fileuse”), le sommeil et la mort (“Au bois dormant”, “Anne”), le crépuscule du matin ou du soir (“Féerie”, “Profusion du soir”). Le chemin conduit des archétypes mythologiques (“la Naissance de Vénus”) à une extase bucolique et surhumaine (“le Bois amical”).

Dans l’Album s’opère donc la constitution de ce «monde émotif» qui s’accomplira dans Charmes. La plupart des thèmes essentiels de la poésie de Valéry y sont déjà présents dans leur secrète parenté: la femme «musicalisée» en danseuse ou en dormeuse; la fleur, rose d’amour et de perfection naturelle; l’or ou les diamants, symboles de pureté; l’eau, transparent miroir ou prison de Narcisse («Il est enfermé en nous et nous sommes enfermés en lui»). Mais ce monde d’une rigueur extrême refuse pourtant la clôture et ne cesse d’inviter à la promenade — «lire, vivre où mènent les mots» — l’amateur de poèmes.

 

A. SCHAFFNER

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994