Monsieur Teste

 

MONSIEUR TESTE. Recueil de textes en prose de Paul Valéry (1871-1945), publié à Paris chez Gallimard en 1946. Le cycle, inauguré en 1896 par la publication de «la Soirée avec Monsieur Teste» dans la revue le Centaure, comprend: «la Soirée avec Monsieur Teste», «Lettre de Madame Émilie Teste», «Extraits du Log-Book de Monsieur Teste», «Lettre d’un ami», textes auxquels il faut ajouter des notes et esquisses que l’auteur, avant sa mort, avait réunies en vue d’une nouvelle édition.

Synopsis

Par un jeu savant de focalisations, la personnalité étrange de M. Edmond Teste nous est peu à peu dévoilée. Il s’agit d’un homme de quarante ans, impassible, à la démarche militaire et à la mémoire prodigieuse qui est parvenu, grâce à des années de discipline de l’esprit, à un état de maîtrise de l’intellect qui contraste avec la médiocrité apparente de son existence. C’est que M. Teste a atteint cette suprême sagesse qui dédaigne même de recourir à l’écriture pour se manifester. Ayant accédé au plus haut degré de «civilisation intérieure», il n’est plus que cette puissance infinie de connaître qui en fait un «homme de verre». Cette hyperbole de la liberté de l’esprit relève selon Valéry du «genre roman (sans intrigue)». À travers son personnage, l’auteur réalise ainsi son ambition d’«écrire la vie d’une théorie comme on a trop écrit celle d’une passion» (lettre à A. Gide à propos de Descartes).

 

Critique

Le jeune Valéry se décrit, dans sa Préface à Monsieur Teste, comme «affecté du mal aigu de la précision» et plus préoccupé de «l’énergie de l’ouvrier» que du résultat — l’œuvre — auquel il parvient. Cette fascination pour l’ascétisme d’un esprit socratique qui ne s’asservit pas à l’écriture et se contente d’une «parole silencieuse» est à l’origine du personnage de M. Teste, parvenu «à découvrir des lois de l’esprit que nous ignorons». On reconnaît là l’aspiration valéryenne à une perfection du génie qui se satisfait de ses réalisations intérieures sans requérir aucune confirmation sociale. Tout un univers, imaginaire et exaltant, se dévoile à travers ce cas particulier: celui des vrais grands hommes qui ont jugé inutile de se faire connaître. Tout occupés à la maturation de leurs «chefs-d’œuvre intérieurs», génies sans faiblesse, peu avides de consécration, ils composent une histoire parallèle de l’Esprit, qui nous demeure à jamais inconnue.

Monsieur Teste est une modeste contribution à cette histoire impossible à écrire. Les observateurs de cet homme hors du commun en ébauchent un portrait en éclats. Même si «on ne peut rien dire de lui qui ne soit inexact dans l’instant même» et malgré le peu d’insistance sur ces petits détails vrais qui forment la matière romanesque, honnie de Valéry, certaines caractéristiques du personnage sont mentionnées de manière récurrente dans leurs différents témoignages. Son égocentrisme (il refuse d’être «mangé par les autres»), son aversion pour l’émotion ont pour conséquence une grande dureté envers lui-même et envers autrui, attestée par la lettre de sa femme. Son goût de la pureté, ses évasions dans la méditation le conduisent à s’abstraire jusqu’à devenir «invisible». Enfin, son absence d’espérance est patente. La meilleure définition que puisse donner de lui son épouse, malgré les moqueries de son confesseur, est celle d’un «mystique sans Dieu» ou d’un «Sphinx» qui aurait préservé son énigme.

Aux observations de ses proches viennent paradoxalement se joindre les réflexions de M. Teste lui-même, qui nous permettent de pénétrer au cœur de cet esprit singulier. En effet, bien qu’il n’écrive pas véritablement, il consigne des pensées dans son «Log-Book», au fil desquelles se constitue une sorte d’autobiographie intellectuelle d’où toute chronologie est absente. «J’ai fait une idole de mon esprit», affirme M. Teste, qui s’y décrit comme un «explorateur effréné», un «individu ordonné selon les puissances de ses pensées». Son horreur du vague le pousse à vouloir «tout reconstruire en matériaux purs». Et il confirme ainsi l’intuition de sa femme qui voit en lui un mystique de la pensée: «Dieu n’est pas loin. Il est ce qu’il y a de plus près.» Inspiré par une relecture active du Discours de la méthode, Teste est une allégorie des pouvoirs de l’esprit humain, comme le confirme d’ailleurs l’analyse qu’il fait lui-même de son nom: «M. Teste est le témoin. […] Conscious — Teste, Testis.»

Il ne faudrait cependant pas s’imaginer que Paul Valéry devienne finalement dupe de la véracité de sa créature — si pareille à lui par tant d’aspects — et qu’il en fasse un quelconque modèle. Au contraire, il est bien conscient du caractère artificiel de ce «personnage de fantaisie» dont l’existence «ne pourrait se prolonger dans le réel plus de quelques quarts d’heure». Ses sources sont entièrement imaginaires: le Dupin d’Edgar Poe, si habile à lire dans la pensée d’autrui, et «un certain Degas que je me figurais» (voir Degas Danse Dessin). Vertige de l’identité («Il n’est point autre que le démon même de la possibilité»), cet homme étrange pose la question toujours renouvelée qui «change en M. Teste» le lecteur lui-même. Le personnage doit sa forme particulière d’existence justement à ce qu’il est tout le contraire d’un type littéraire. Dans son Paul Valéry, Claude Launay caractérise ainsi l’ouvrage: «Teste est un portrait philosophique, un conte dont on aurait fait l’économie des épisodes.» Par son écriture fragmentaire et concise, cet archétype des portraits intellectuels dans lesquels excellera Valéry (Léonard de Vinci, Degas ou lui-même) annonce aussi l’œuvre en miettes, secrète et posthume des Cahiers.

 

A. SCHAFFNER

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994