L’Amour absolu
Amour absolu (l’)
AMOUR ABSOLU (l’). Roman d’Alfred Jarry (1873-1907), publié à compte d’auteur en «édition autographique» (fac-similé du manuscrit) à cinquante exemplaires et diffusé par le Mercure de France en 1899.
Jarry écrit ce bref roman un an après Gestes et Opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, et parvient aussi difficilement à le faire éditer de façon normale — d’où cette reproduction du manuscrit qu’il choisit de proposer aux amateurs, à l’époque bien peu nombreux (en 1905, une trentaine d’exemplaires restaient disponibles). Rarement, Jarry a été aussi loin dans l’hermétisme et, paradoxalement, dans la confidence.
Synopsis
Un condamné à mort, Emmanuel Dieu, rêve. Les quinze chapitres du livre sont des visions, des souvenirs, portant sur son enfance bretonne. Ces images d’enfance sont marquées par une interrogation constante sur les origines: figures impossibles du père et de la mère, car le père est nié (cet être médiocre ne saurait avoir engendré pareil enfant) et la mère semble toujours devoir renaître en son double, s’incarner en amante. C’est à la fois l’évocation d’une enfance à Laval ou dans la campagne bretonne, et d’une autre enfance qui pourrait être celle du Christ, jusqu’à la mort qui conclut abruptement ce récit.
Critique
Il n’y a pas de résumé ordonné possible de cette série de visions décrites avec une concision cassante, une rupture permanente quand le lecteur pourrait attendre le développement d’une narration ou d’une intrigue. Tout comme Faustroll ou d’autres textes contemporains, tel le Monsieur Teste de Paul Valéry, l’Amour absolu traduit une crise du récit romanesque; il y avait quantité de désignations possibles pour nommer ce livre, mais Jarry choisit de le définir comme «roman», et s’il insiste sur ce terme, c’est peut-être aussi par volonté de masquer l’extraordinaire impudeur des confidences faites dans l’Amour absolu, moins dans ce qu’il raconte de son enfance, d’un désir œdipien, que dans le ton, l’évidence avec laquelle il en parle. Paradoxe unique d’une écriture très protégée par un hermétisme mallarméen, qui écarte le lecteur, et par là autorise les plus secrètes confessions. Alors que les Jours et les Nuits (1897) faisaient alterner souvenirs personnels et constructions hermétiques, l’Amour absolu parvient à les intégrer totalement en un seul ensemble.
La splendeur formelle du texte est incontestable, la richesse des allusions (à des traditions culturelles très diverses, des Évangiles aux Mille et Une Nuits), les jeux polysémiques éveillant d’innombrables échos. Mais ce texte parfait tend à exclure le lecteur, même si l’émerveillent tant d’art et de brio. Certaines pages, comme le chapitre 7, évoquant de très anciens souvenirs scolaires, sont pourtant d’un accès plus immédiat et laissent place à une émotion. Après ce roman extrême, Jarry, avec Messaline et le Surmâle retrouvera un souci de lisibilité. Se désirer, se savoir Dieu, comme il le fait au long de l’Amour absolu, ne facilite pas la communication avec le commun des mortels, saisi d’une stupeur admirative.
P. BESNIER
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994