Gestes et Opinions du docteur Faustroll, pataphysicien

Alfred Jarry

1911

Gestes et Opinions du docteur Faustroll, pataphysicien

 

GESTES ET OPINIONS DU DOCTEUR FAUSTROLL, PATAPHYSICIEN. Roman néoscientifique. Ouvrage d’Alfred Jarry (1873-1907), publié à Paris chez Fasquelle en 1911. Un ensemble important (notamment tout le livre III) avait paru à Paris dans le Mercure de France en mai 1898, puis un chapitre dans la Plume en novembre 1900.

En 1897, au lendemain de la création d’Ubu roi, Jarry déploya une grande activité créatrice: il publia son premier roman, les Jours et les Nuits, et commença à travailler à un opéra-comique d’après Rabelais avec son ami le musicien Claude Terrasse. À l’automne, il entreprit également Gestes et Opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, achevé au début de 1898, mais qu’il ne parvint jamais à publier. Concis, d’une rare densité, ce volume se réclame du roman sans beaucoup respecter les lois du genre.

 

Synopsis

Le docteur Faustroll devant plus de trois cent soixante douze mille francs de loyer, l’huissier Panmuphle vient saisir ses biens: une bibliothèque de vingt-sept livres et quatre gravures. Privé de domicile, Faustroll décide d’embarquer sur son lit-bateau, pour une navigation en terre ferme. Il y convie l’huissier, qui en rédigera le récit (livre I). Jarry expose alors la pataphysique, «science des solutions imaginaires», puis il introduit un troisième voyageur, le singe Bosse-de-Nage, qui ne sait dire que «Ha ha» (II). Navigation des trois héros qui accomplissent treize étapes en des lieux, généralement des îles, évoquant la personnalité de peintres, poètes ou musiciens amis de Jarry (III). Rencontre d’un monstre, l’évêque marin mensonger qui accueille les voyageurs. Faustroll tue Bosse-de-Nage (IV). Deux chapitres ironisent sur Pierre Loti, puis Faustroll décide de s’occuper de peinture. Bosse-de-Nage est revenu: être imaginaire, comment serait-il «mort définitif» (V)? Treize tableaux nés d’une machine à peindre (VI). Mort de Faustroll et de Panmuphle dans un accident (VII). Suivent deux lettres télépathiques de Faustroll, venant de l’au-delà, puis quelques écrits scientifiques calculant la surface de Dieu (VIII).

 

Critique

De tous les livres de Jarry, Gestes et Opinions du docteur Faustroll, pataphysicien est sans aucun doute le plus ambitieux: le nom du héros fait évidemment écho à celui du docteur Faust, tandis que sa quête et ses pérégrinations reprennent le modèle du voyage mythique, celui de l’Odyssée homérique. La force singulière de Jarry lui vient d’opposer à ces grandes œuvres classiques la maigreur d’un volume bref, presque décharné, à la fois par l’ironie et par l’hermétisme du style. Mais la dérision et la difficulté du texte ne doivent pas en masquer la dimension narrative.

Si Jarry met son héros en parallèle avec ceux d’Homère et de Goethe, c’est pourtant en affirmant sa singularité: le voyage de Faustroll s’opère d’abord à travers une bibliothèque et dans un temps très précis, puisque les îles qu’il visite sont surgies de la peinture ou de la littérature contemporaines. Loin de le placer en un monde intemporel, Jarry promène son personnage chez Mallarmé ou Régnier, chez Gauguin ou Aubrey Beardsley. De même, la science à laquelle se réfère Faustroll est celle des savants de l’époque. Son Faust n’est pas pour Jarry un savant du XVe siècle, mais le lecteur ou le correspondant d’illustres savants (William Crookes, C. V. Boys ou lord Kelvin) posant des questions essentielles sur la réalité du monde matériel. C’est que la science, perpétuelle invention du monde, est au centre de Faustroll.

Si Jarry utilise abondamment les travaux de savants officiels, il les intègre à sa propre réflexion; le sous-titre du livre, «roman néoscientifique», fait allusion à la science par excellence: la pataphysique, dont la théorie est exposée au livre II («Éléments de pataphysique»). En quelques paragraphes clairs et simples, Jarry donne la clé de cette «science des solutions imaginaires» ou «science des exceptions» dont il fait ailleurs si brillamment l’application, spécialement dans la Chandelle verte.

Il est possible de lire Faustroll comme un superbe livre d’images, collection de portraits du symbolisme finissant que Jarry peint au long d’une série de poèmes en prose. Mais le livre offre aussi un aspect plus sensible, car le voyage de Faustroll est proche de la vie d’Alfred Jarry. En ce héros cérébral, frère du M. Teste de Valéry, se reconnaît le poète — car la poésie, en définitive, est par excellence science des exceptions, mépris des apparences et des conventions, volonté d’atteindre le lieu où se conjuguent beauté et vérité. Enfermé dans la cérébralité, Faustroll est le témoin d’une difficulté de vivre; aussi lui faut-il, pour s’accomplir, la compagnie de ses assesseurs ridicules et déchirants, l’huissier Panmuphle (sans qui le livre n’existerait pas) et Bosse-de-Nage, singe presque parlant. Peut-on encore, après avoir évoqué Faust et l’Odyssée, dire que le trio de Faustroll fait aussi songer au couple don Quichotte-Sancho Pança? Ce grand livre inépuisable est certainement de nature à supporter bien d’autres lourdes comparaisons.

 

P. BESNIER

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994