Le déshonneur des poètes

Benjamin Péret

1945

Déshonneur des poètes (le)

 

DÉSHONNEUR DES POÈTES (le). Pamphlet de Benjamin Péret (1899-1959), publié à Mexico dans la revue Poésie et Révolution en février 1945, et en volume à Paris chez Jean-Jacques Pauvert en 1965.

Synopsis

Écrit au Mexique où Péret s’était réfugié (la plupart des surréalistes d’alors ayant trouvé asile en Amérique pendant la Seconde Guerre mondiale), le texte rappelle par son titre celui qu’il vilipende, à savoir l’Honneur des poètes, anthologie des poèmes de la Résistance publiée clandestinement aux Éditions de Minuit en 1943.

Critique

Si elle bénéficia d’une réception considérable, la poésie de la Résistance fut intolérable aux surréalistes demeurés fidèles à leur esthétique: l’attaque de Péret s’inscrit dans une polémique menée dans le même temps en Grande-Bretagne et aux États-Unis contre une «poésie de circonstances» jugée réactionnaire. Ainsi l’époque aurait-elle été, selon Péret, une «conjonction de toutes les formes de régression», la poésie de la Résistance étant coupable de reprendre, par souci d’efficacité, les outils intellectuels de ceux-là mêmes qu’elle prétendait combattre, mettant en place une «résurrection de Dieu, de la patrie et du chef». L’association durant la guerre de «celui qui croyait au ciel» et de «celui qui n’y croyait pas» avait tout pour irriter l’auteur du Grand Jeu, crispé dans son anticléricalisme — mais il semble que le surréalisme ait là raté le rendez-vous de l’Histoire. Le statut de réfugié à l’étranger n’aidait guère, d’ailleurs, à la réception d’un discours vite qualifié de «planqué». Mais la véritable critique du pamphlet concerne l’esthétique: citant Loÿs Masson, Pierre Emmanuel, Aragon et Éluard (qualifié de «seul poète» de la liste!), Péret affirme que «pas un de ces poèmes ne dépasse le niveau lyrique de la publicité pharmaceutique», et qu’en conséquence «l’honneur de ces “poètes” consiste à cesser d’être des poètes pour devenir des agents de publicité». Le problème réside peut-être dans l’affrontement de deux excès inverses: d’un côté, la célébration à tous crins de la poésie engagée, valorisée par son seul thème; de l’autre, l’incompréhension du fait que la poésie popularisée ne «revenait» pas aux formes vieillies, mais les réinventait. Sans doute la Résistance a-t-elle accouché de faux auteurs, Déroulède d’une patrie à reconstruire, mais peut-on sans surdité au travail de réacclimatation de la langue poétique et du quotidien moderne prétendre que “Richard II Quarante” (voir le Crève-cœur) est «un texte à faire pâlir l’auteur de la rengaine radiophonique “Un meuble signé Lévitan est garanti pour longtemps”»? Derrière la juste suspicion à l’égard d’un conformisme que l’après-guerre allait effectivement promouvoir, s’entend aussi la rage de ceux qui avaient manqué le moment historique du croisement de la poésie et de l’écoute populaire.

 

O. BARBARANT

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994