Corps et biens
Corps et Biens
CORPS ET BIENS. Recueil poétique de Robert Desnos (1900-1945), publié à Paris chez Gallimard en 1930. Il rassemble des poèmes composés en 1919 (“le Fard des Argonautes”, “l’Ode à Coco”) et des poèmes écrits pendant la période surréaliste du poète qui prit fin en 1929. Certains de ces poèmes parurent une première fois en revue, dans Littérature (“Rrose Sélavy”, “l’Aumonyme”) ou dans la Révolution surréaliste (“Langage cuit”, 5 et 11; “À la mystérieuse”, 7 et 11). Les dernières parties du recueil, écrites en alexandrins, pour lequel André Breton dit son horreur dans le Second Manifeste du surréalisme (voir Manifestes du surréalisme), ne sont pas datées et sont contemporaines du détachement, puis de la rupture avec surréalisme.
Synopsis
Premiers poèmes importants, “le Fard des Argonautes” et “l’Ode à Coco”, écrits en alexandrins et en heptasyllabes mêlent la dérision et l’attrait pour le mystère. Embarqués sur une «vieille gabare», Jason et ses compagnons partent à la conquête de «l’horizon linéaire et roussi». Le perroquet Coco, exilé de son équateur, mène une existence factice, mais sa substance, nouvelle drogue, conduit à des spectacles apocalyptiques et des horizons inconnus.
Avec “Rrose Sélavy”, “l’Aumonyme”, “Langage cuit” (1922-1923), le poète joue avec les mots qu’il met en liberté. La poésie et le mystère jaillissent de ces coups portés à la logique que prétend refléter la langue. C’est pourquoi “À la mystérieuse” (1926) et “les Ténèbres” (1927) les prolongent heureusement: aux prouesses verbales se substituent le sommeil, la foi dans la nuit, le rêve et ses pouvoirs de métamorphose pour que l’amant fidèle puisse partir à la recherche de son amour inaccessible.
“Sirène-Anémone”, grand poème lyrique en hexasyllabes et alexandrins, répète cette quête de la femme-fleur au chant merveilleux, inspiratrice fascinante et dangereuse du souffle poétique. “L’Aveugle” dit encore la foi dans les ténèbres, qui, pareilles à la mer du poème “De silex et de feu”, garde le «rêve prisonnier»: par la cécité au monde est atteint l’amour, que “les Mouchoirs au nadir” chantent à leur tour. Le “Poème à Florence”, qui clôt le recueil, dit l’instantanéité de l’apparition ignée de Florence et donne à la poésie sa mission de perpétuation douloureuse et exaltante.
Critique
Qu’est-ce qui sombre, «corps et biens», dans le recueil? Le monde quotidien, perçu dans l’éveil et la conscience, le monde trop connu et pénétré par les idéologies et les religions, vilipendé par les surréalistes. Les aphorismes de Rrose Sélavy dénoncent l’alliance de l’Église et de l’argent («Rrose Sélavy glisse le cœur de Jésus dans le jeu de Crésus») ou donnent un «conseil aux catholiques». Les armes utilisées par le poète pour couler le navire de la société sont nombreuses, mais ont en commun de donner libre cours aux puissances inconnues, qu’elles habitent l’homme ou qu’elles soient latentes dans la langue. “Rrose Sélavy”, «jeux de mots, d’un type lyrique tout à fait nouveau» (A. Breton, Entretiens), où Desnos affiche une maîtrise étonnante des sons et des signes, utilisant, par exemple, l’anagramme (crâne/nacre; étoile/étiole) ou le parallélisme avec variante phonique («la solution d’un sage est-elle la pollution d’un page?») à des fins subversives évidentes (4, 31, 39, 49), mais aussi humoristiques (37) et/ou poétiques (création par anagrammes d’une image inattendue, 27), est issue des sommeils hypnotiques introduits parmi les surréalistes par René Crevel en 1922 et d’une communication télépathique établie avec Marcel Duchamp, «le marchand de sel» (13). Ces aphorismes, très brefs, annoncent la mise à l’épreuve qui sera imposée au langage dans les poèmes plus longs de “l’Aumonyme” et de “Langage cuit”, où la syntaxe (absence de sujet verbal), les clichés («Hommes mangés aux mythes / il est trop tard pour soupeser vos tares»), les procédés poétiques (l’allitération dans “Chanson de chasse”) sont subvertis, comme sont exploités la sonorité des seules lettres (Aime haine M N) ou le code musical (“l’Asile Ami”).
Ces procédés, cependant, ne sont pas gratuits. Ils témoignent d’un abandon de soi au «merveilleux hasard», porte ouverte sur le mystère, comme peut le faire le sommeil: «Les sommes nocturnes révèlent / la somme des mystères des hommes.» Dès “l’Ode à Coco”, si différente de l’apollinarien “Fard des Argonautes”, parodie du poème-récit de quête à la manière des symbolistes, la saveur empoisonnée du rêve était présente. Le sommeil se déploie en espaces intérieurs, offerts aux regards aveugles au monde (motif de l’aveugle), et le poète se fait conteur («Je conte et décris le sommeil»), en des textes qui doivent leur allure narrative et désordonnée au rêve dont l’univers est en constante métamorphose. «Voici le poème des métamorphoses», voici toute une dynamique convoquée par «la voix de Robert Desnos», où le réel s’engouffre pour être détruit. Du reste, le poète ne manque pas de souligner, avec humour, l’incohérence de certaines situations («Qui es-tu toi qui prends la flamme pour un insecte?»): car il reste conscient de la distance qui le sépare de l’impuissance de la langue poétique à restituer l’émotion.
Si le rêve traduit un désir, alors le poème de Desnos est rêve. Portée par un amour qu’il clame haut, la voix du poète s’élève pour détruire un monde, construire le vide établi et le déconstruire, tendue vers un but qu’elle n’atteint jamais. Une femme hante ces poèmes, ou plutôt un fantôme, sirène charmeuse et terrible: «présente dans mes rêves (tu) (t’) obstine(s) à (t’)y laisser deviner sans y paraître.» Même en son point culminant, au nadir, l’amant n’étreint que le reflet de l’unique. L’expérience peut être heureuse, et les vers témoigner de la passion et sauver le nom de l’anonymat «où tant d’amants ont sombré corps âme et biens» (“le Poème à Florence”): le couple, malgré ses extases, appartient au passé, placé en retrait par rapport à l’éternel présent de l’amour inaccessible. Cet amour est la poésie, située au-delà des limites, dans l’inconnu qui emporte le poète en se dérobant et le laisse «seul seul seul». Aussi cet amour est-il indissociable d’épreuves et de «douleurs», imposées par les «muses exigeantes» où se nourrit le lyrisme de Desnos qui invoque, prie, répète les mêmes formules (anaphores, reprises lexicales ou syntaxiques), questionne son rêve et se résigne à rêver seulement. Expression d’une passion douloureuse et déçue, le poème est pareil à un vêtement jeté sur un corps refusé, «fard», «poudre», «pantalon de soie» ou «fine chemise» qui rendent l’absente encore plus désirable. Le recueil n’est qu’un pis-aller, rose «effeuillée sur ton tapis» qui ailleurs «refleurira toujours».
D. ALEXANDRE
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994