la Bonne Chanson

Paul Verlaine

1870

Bonne Chanson (la)

 

BONNE CHANSON (la). Recueil poétique de Paul Verlaine (1844-1896), publié à Paris chez Lemerre en 1870, mais mis en vente en 1872 seulement.

Peu après la publication des Fêtes galantes, Verlaine se fiance, en 1869, à Mathilde Mauté qu’il épouse en août 1870. Celle-ci est à la fois l’inspiratrice et la dédicataire de la Bonne Chanson. La vie nouvelle promise au poète par l’amour et le mariage lui apparaît comme un refuge salvateur dressé contre les démons de son existence instable, singulièrement contre la tentation de l’alcool et de l’homosexualité. La Bonne Chanson témoigne, chez Verlaine, d’un souci d’ancrer aussi bien sa vie que son esthétique dans la norme, les cadres fixes et la tradition. Ainsi ce recueil, qui célèbre les vertus et les joies de l’amour conjugal, pur, serein et durable, rompt, sur le plan des formes et des images, avec la recherche et les audaces poétiques des ouvrages précédents.

 

Synopsis

La Bonne Chanson comprend vingt et un poèmes tous dépourvus de titre. Ils sont précédés d’un poème dédicace — “À ma Bien-Aimée, Mathilde Mauté de Fleurville” — et suivis d’un appendice formé de trois textes et intitulé «Vieilles Bonnes Chansons». La composition du recueil correspond essentiellement à un principe de succession. En effet, les poèmes de la Bonne Chanson n’ont pas été initialement conçus comme destinés à former véritablement une œuvre. Sortes de missives poétiques, les poèmes I à XII accompagnent les lettres écrites par Verlaine à Mathilde qui séjourne en Normandie avec les siens de juillet à octobre 1869. Les poèmes suivants jalonnent l’hiver 1869 et le printemps 1870. Lorsqu’il porte le recueil à l’éditeur Lemerre, au début de l’été, Verlaine s’est contenté d’écarter quelques pièces. Les mètres utilisés dans la Bonne Chanson sont variés mais les formes poétiques sont dans l’ensemble régulières et quelque peu conventionnelles.

 

Critique

Le titre du recueil utilise, pour désigner la parole poétique, le terme de «chanson», métaphore récurrente dans l’œuvre verlainienne. L’adjectif «bonne», qui le précède, signale toutefois un souci de marquer une différence par rapport aux autres recueils.
Certes, cette chanson est bonne parce qu’elle est bénéfique, vouée à la célébration de l’espoir et de l’amour, ainsi que l’affirme d’emblée la dédicace, sur un ton résolu et euphorique: «[…] Ce petit livre / Où plein d’espoir chante l’amour», «Espérons, ma vie, espérons!». Mais la chanson est bonne aussi parce qu’elle est juste, à la fois musicalement et moralement, c’est-à-dire «sans fausse note et sans fadaise» (II). En ce sens, cette nouvelle veine poétique est bien, pour Verlaine, «la bonne»: elle se démarque des recueils précédents, par exemple de cette caractérisation de son art que proposait le poète dans “Sérénade” (voir Poèmes saturniens) lorsqu’il parlait de sa «voix aigre et fausse».

Placée sous les auspices de Mathilde — «la petite fée» (III), la «sainte» ou la «femme-enfant» (VIII) —, la Bonne Chanson a une dimension explicitement personnelle et biographique. Entre conjurations du passé — «C’en est fait à présent des funestes pensées, / […] / Et des mots où l’esprit sans l’âme triomphait. / […] Arrière / L’oubli qu’on cherche en des breuvages exécrés» (IV) — et visions radieuses de l’avenir — «N’est-ce pas? nous irons, gais et lents, dans la voie / Modeste que nous montre en souriant l’espoir» (XVII) —, la poésie verlainienne prend date et s’enracine dans le réel, tournant ainsi le dos aux rêveries fantasques et mélancoliques des œuvres antérieures. Le rêve porte désormais sur un univers ordonné, stable et protecteur, sur «le foyer, la lueur étroite de la lampe» (XIV).

Les formes poétiques elles aussi s’ordonnent, se pliant volontiers aux normes traditionnelles. L’alexandrin est fréquemment utilisé, la syntaxe rarement bouleversée par la versification et l’image souvent banale. Le poème “Puisque l’aube grandit […]” (IV), par exemple, avec sa succession de strophes composées d’alexandrins aux rimes alternées, avec ses amorces de vers répétées et sa chute synthétique, apparaît comme une construction rhétorique bien convenue. Un seul poème, “la Lune blanche […]” (VI), rappelle l’esthétique novatrice propre à Verlaine avec laquelle le poète renouera dans le recueil suivant, les Romances sans paroles. Ces dernières seront toutefois suivies de Sagesse, recueil qui, avec la conversion religieuse, opère un repli vers le discursif et le conformisme comparable à celui de la Bonne Chanson. La «chanson bien sage» (Sagesse, I, 16) fera alors écho à la «bonne chanson».

 

A. SCHWEIGER

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994