Pastiches et Mélanges

Marcel Proust

1919

Pastiches et Mélanges

 

PASTICHES ET MÉLANGES. Recueil de textes de Marcel Proust (1871-1922), publiés à Paris dans divers périodiques (essentiellement dans le Figaro et la Gazette des Beaux-Arts) entre 1900 et 1908, et en volume chez Gallimard en 1919.

Synopsis

Proust choisit comme prétexte de ses Pastiches un fait divers célèbre de l’époque: «l’Affaire Lemoine». Ce dernier, ingénieur français, avait fait croire au président de la De Beers qu’il pouvait fabriquer d’authentiques diamants et lui avait ainsi extorqué une forte somme. Ce thème devient pour l’écrivain l’occasion d’une série de variations à la manière de Balzac, Flaubert, Sainte-Beuve, Régnier, Goncourt, Michelet, Faguet, Renan et Saint-Simon. Quant aux Mélanges, la plupart d’entre eux concernent l’écrivain et esthéticien anglais John Ruskin (1819-1900) et sont centrés sur un thème qui lui était particulièrement cher: l’architecture gothique («En mémoire des églises assassinées»). Peu après la mort de Ruskin, Proust exprime toute l’admiration qu’il lui voue («John Ruskin»), même si quelques années plus tard (en 1905), dans un article toujours enthousiaste, il prendra quelque distance avec lui, notamment sur sa manière de concevoir la lecture («Journées de lecture»). Ce recueil comporte également un article dans lequel Proust s’inquiète en 1904 des conséquences pour le patrimoine artistique de la loi de séparation des Églises et de l’État («la Mort des cathédrales») et un texte court paru dans le Figaro en 1907 dans lequel il fait part des réflexions que lui inspirent les lettres qu’il a reçues d’un homme qui a par la suite assassiné sa mère dans un accès de démence («Sentiments filiaux d’un parricide»).

 

Critique

Dans «Journées de lecture», texte qui servit initialement de préface (alors intitulée «Sur la lecture») à sa traduction du livre de Ruskin Sésame et les Lys, Proust se refuse à admettre que la lecture puisse jouer «dans notre vie spirituelle le rôle prépondérant» que l’écrivain anglais semble lui assigner. Elle ne remplit, dans le meilleur des cas, qu’une fonction d’«impulsion», d’«incitation» à un travail personnel, à une recherche sur soi-même qui ne peut jamais s’accomplir par personne interposée. Et ce désir d’indépendance par rapport aux influences culturelles, si fortes furent-elles, constitue bien l’élan unificateur des textes apparemment disparates qui composent ce recueil: «Tant que la lecture est pour nous l’incitatrice dont les clés magiques nous ouvrent au fond de nous-même la porte des demeures où nous n’aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. Il devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous éveiller à la vie personnelle de l’esprit, la lecture tend à se substituer à elle.» Dans les pastiches, où il déploie une virtuosité mimétique étonnante où l’humour se mêle à une extraordinaire perspicacité quant au style des auteurs concernés (le «Saint-Simon» est particulièrement soigné), Proust parvient à assouvir dans un même mouvement les deux facettes contradictoires de son aspiration à écrire: besoin d’admirer et de faire partager ses dévotions esthétiques, d’une part, et volonté de se débarrasser d’ascendants trop envahissants, d’autre part. C’est d’ailleurs auprès de Ruskin lui-même qu’il a appris à se méfier du «fétichisme» auquel peut conduire une émotion esthétique insuffisamment contrôlée. En somme, cette série de textes aura constitué une étape nécessaire avant la mise en chantier du grand roman: en mimant les écritures qui l’ont le plus marqué (ou pour certaines, rebuté), en faisant ainsi (comme il l’écrit en 1908 dans une lettre à un ami) «de la critique littéraire en action», Proust évalue et prépare sa propre manière d’écrire. Il tentera bien plus tard de s’en expliquer dans une lettre à Ramon Fernandez: «Le tout était surtout pour moi affaire d’hygiène; il faut se purger du vice naturel d’idolâtrie et d’imitation. Et au lieu de faire sournoisement du Michelet ou du Goncourt […], d’en faire ouvertement sous forme de pastiches, pour redescendre à ne plus être que Marcel Proust quand j’écris mes romans.» D’autre part, le thème de l’architecture médiévale, dont Ruskin lui aura enseigné toute la portée métaphorique (l’historien d’art Émile Mâle ayant été également largement mis à contribution), se présente comme une préfiguration, comme un échafaudage qui lui aura permis de bâtir sa propre «cathédrale». Aux prises avec l’altérité, Proust veut en assumer les moindres replis et mesurer toutes les difficultés qu’il faudra surmonter pour trouver son identité sur le terrain de l’expression artistique. Sa traduction de deux ouvrages de Ruskin (la Bible d’Amiens en 1904 et Sésame et les Lys en 1906) menée avec grand soin et accompagnée de notes tellement abondantes qu’elles sont comme un livre dans le livre, nous fait sentir toute la portée de cette remarque d’À la recherche du temps perdu, selon laquelle un écrivain doit découvrir et apprivoiser jour après jour cet «étranger» qu’il héberge en lui-même pour mener à bien son «devoir» et sa «tâche» qui, en ce sens, sont «ceux d’un traducteur».

 

G. COGEZ

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994