Un balcon en forêt

Julien Gracq

1958

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Un balcon en forêt

 

UN BALCON EN FORÊT. Récit de Julien Gracq, pseudonyme de Louis Poirier (né en 1910), publié à Paris chez José Corti en 1958.

Synopsis

Pendant la «drôle de guerre», l’aspirant Grange rejoint son lieu d’affectation dans les Ardennes, près de la frontière belge. Il se voit attribuer le commandement d’une «maison forte» (il s’agit d’un blockhaus) située en pleine forêt sur une hauteur (les «Hautes Falizes») surplombant la Meuse. Il y rejoint une minuscule garnison composée du caporal Olivon et des soldats Hervouët et Gourcuff. Ils vivent dans une petite maison construite au-dessus du blockhaus lui-même. Très vite l’officier s’installe avec ses hommes dans une existence feutrée, réglée, aux occupations peu prenantes. Il se sent protégé par l’épaisse forêt environnante, et la venue de l’hiver renforce encore ce sentiment d’isolement qui semble préserver les lieux des dangers extérieurs, dont la menace se fait de plus en plus hypothétique. Grange rencontre un jour dans la forêt une jeune femme, Mona, qui semble très insoucieuse du monde, et l’invite dans sa maison du hameau des Falizes. Elle devient le jour même sa maîtresse et il retourne ensuite régulièrement chez elle pour y vivre une relation sensuelle en étroite harmonie avec la nature environnante. Parfois une alerte, le passage d’une colonne d’artillerie, ou d’autres signes rappellent que le péril autour de leur nid est toujours bien présent et viennent lézarder provisoirement cette rassurante routine campagnarde. Dès le retour du printemps le danger devient plus pressant et progressivement la réalité du «théâtre de la guerre» se précise: les civils des environs sont évacués et les nouvelles se succèdent, toujours plus alarmantes. Mais Grange trouve cependant encore maints prétextes à se rassurer et se sent singulièrement de plus en plus déconnecté des événements, impuissant, à l’écart: «Tout, autour de lui, était trouble et vacillement, prise incertaine; on eût dit que le monde tissé par les hommes se défaisait maille à maille.» Et lorsqu’il prend conscience enfin qu’ils n’échapperont pas à la pression de la «paume lourde» qui est en train de s’abattre, son angoisse se transforme très vite en une sorte d’ébriété de la peur et en un sentiment d’absence au monde qui ne cessera de l’accompagner jusqu’au bout.

 

Critique

«Jamais la France, un goût de nausée dans la bouche, n’avait tiré le drap sur sa tête avec cette main rageuse»: Gracq est parvenu dans ce livre à évoquer avec une rare intensité ce sentiment d’engourdissement, cette aboulie dangereuse d’un pays qui glisse au désastre, ne trouvant plus en lui la moindre ressource pour remonter le courant. La trouvaille de ce récit consiste à marquer les effets produits par cet abandon, par cette impréparation dont les signes se lisent partout dans l’esprit d’un personnage qui se caractérise de surcroît par le vif désir de se tenir à la lisière du réel et du rêve. Cet homme saura le cas échéant accomplir sa «besogne» mais sans s’y investir, en gardant son «quant à soi». Cette puissance d’évocation se trouve encore renforcée par le fait que le lecteur et Grange sont laissés dans la même méconnaissance de ce qui se trame à l’extérieur. Les nouvelles se font rares, et même si elles nous apprennent parfois que le théâtre des opérations s’est rapproché, le danger ne se précisant pas, la menace semble toujours aussi irréelle.

En ce sens on peut dire que le mouvement même de ce récit est à l’opposé de celui qui entraîne le lecteur dans le Rivage des Syrtes. Ici, loin de tendre de toutes ses forces et même de participer à l’avènement d’une échéance intensément souhaitée, le personnage principal (dont le passé reste presque entièrement ignoré) s’efforce de nier l’existence de ce qui doit advenir, comme s’il voulait s’ancrer désespérément dans le présent et utiliser tous les moyens dont il dispose, même s’il est conscient de leur inefficacité à changer les choses, pour oublier l’inéluctable qui s’approche. L’écriture de Gracq se révèle particulièrement appropriée à figurer ce désir de stase, dans la mesure où chacune de ses phrases peut se lire comme une station particulière du plaisir, où la préoccupation esthétique est renforcée par un souci de détachement.

De ce point de vue, tout le livre peut se concevoir comme une manière de «réparer» l’impression de laideur et de «désenchantement» éprouvée par l’officier dans les faubourgs de Charleville (comment bien entendu ne pas songer ici à Rimbaud, qui a tellement compté pour Gracq): «Avant même le premier coup de canon, la rouille, les ronces de la guerre, son odeur de terre écorchée, son abandon de terrain vague, déshonoraient déjà ce canton encore intact de la Gaule chevelue.» Dans cet endroit comme abandonné des hommes où il va échouer, la forêt, avec toutes les échappées qu’elle propose et tous les refuges qu’elle recèle, va l’aider à retrouver, l’espace d’une saison, l’enchantement du monde. Contre les assauts destructeurs de la réalité, l’imagination construit sa digue, puissante à sa manière. De son «balcon» d’observation, Grange peut patiemment compter ses alliés naturels, évaluer leur contour, apprécier leur durabilité et leur pouvoir contre l’angoisse. Il peut rêver que la guerre ne fera que passer, qu’elle les oubliera lui et ses compagnons, comme s’il était parvenu à élaborer une île d’oubli: «Il devait y avoir dans le monde des défauts, des veines inconnues, où il suffirait une fois de se glisser. […] “Je suis peut-être de l’autre côté” songea-t-il avec un frisson de pur bien-être; jamais il ne s’était senti avec lui-même dans une telle intimité.» Sur ce fond de guerre désespérant, chaque minute qui passe devient bonne à goûter et la saveur de ce que l’on risque de perdre s’intensifie.

D’une certaine façon, l’écriture se justifie de ce rêve même qui consiste à se vouloir à l’écart, en marge, à revendiquer le pouvoir de se tenir aux confins pendant certaines époques particulièrement troublées de l’histoire des hommes. L’écrivain, pour Gracq, est un peu celui qui est voué à un tel confinement: mi-replié, mi-exilé, disposant d’une retraite aménagée et de la vacance nécessaire pour lire le monde, il fait partie de ces «espèces de rôdeurs des confins, de flâneurs de l’apocalypse, vivant libre de soucis matériels au bord de leur gouffre apprivoisé, familiers seulement des signes et des présages, n’ayant plus commerce qu’avec quelques grandes incertitudes nuageuses et catastrophiques, comme dans ces tours de guet anciennes qu’on voit au bord de la mer».

 

G. COGEZ

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994