Thomas l’imposteur

Jean Cocteau

1923

Thomas l’imposteur

 

THOMAS L’IMPOSTEUR. «Histoire» de Jean Cocteau (1889-1963), publiée à Paris chez Gallimard en 1923.

Synopsis

La princesse Clémence de Bormes, une jeune veuve pleine de fantaisie, ne prend pas la vie très au sérieux. Elle voit la guerre, qui vient d’éclater, comme une période de désordre propice à la réalisation de ses extravagances. Guillaume Thomas a seize ans. Il est orphelin et un peu mythomane. Il vit avec sa tante, une sympathique dévote, dans un pauvre appartement de Montmartre. La guerre est, pour lui aussi, un divertissement nouveau. Il se fait passer pour Thomas de Fontenoy, et se prétend neveu du célèbre général. Sous ce nom d’emprunt, qui lui ouvre toutes les portes, il va prendre du service auprès de la princesse. Celle-ci, jouant les bons Samaritains, va soigner les blessés en conduisant elle-même des expéditions sanitaires à proximité du front. Après avoir séduit la mère, Thomas, qui mérite en toute innocence son nom d’imposteur, tombe amoureux de la fille, Henriette. Victime de son propre jeu, il se fait envoyer sur le front belge. Malgré la violence des combats, la guerre continue de lui apparaître comme une farce amusante, les tranchées comme un décor de rêve. De son côté, Henriette prend conscience de son amour pour le jeune homme. Sa mère et elle montent une troupe de théâtre aux armées. Ce sera leur dernière rencontre: peu après, Thomas, est abattu par une patrouille allemande. Henriette ne lui survivra que quelques mois.

 

Critique

«Histoire» selon le sous-titre, ou «poésie de roman» suivant le classement que Cocteau a donné de ses œuvres, Thomas l’imposteur est un conte de fées tragique, où la mort solitaire du jeune héros sur un champ de bataille parsemé de cadavres nauséabonds remplace le happy end attendu. Mort ou sacrifice symbolique? Inadapté à la réalité, d’un tempérament exalté, l’enfant — ou le poète — qu’est Thomas, ne peut qu’aller au bout de son délire et de ses pulsions suicidaires. Le mensonge est sa seconde nature, l’univers du songe, sa véritable patrie. Pourrait-il dans ces conditions considérer la vie autrement que comme une pièce de théâtre? La métaphore du spectacle parcourt le livre avec une insistance qui renforce le sentiment d’irréalité. Les dunes de la région de Nieuport où se déroulent les hostilités les plus sanglantes sont pour lui les coulisses d’un drame; les abris hâtivement construits, un trompe-l’œil. Dans le ciel, les zeppelins, pareils à des danseuses, se livrent à un étrange ballet, et les obus allemands, «qui ponctuent la fin de leur paraphe soyeux d’un pâté noir», semblent désamorcés par la préciosité du style. Réduite à ses signes, la guerre ne paraît avoir qu’une existence imaginaire.

Le roman peut ainsi laisser une impression de badinage, d’artifice, mais au sens où l’on parle de paradis artificiels: la violence réside essentiellement dans le jeu (voir les Enfants terribles), sorte de drogue qui risque de conduire à la folie. Pris sous le feu de l’ennemi, Thomas pense encore: «Je suis perdu, si je ne fais pas semblant d’être mort.» «Mais en lui, ajoute Cocteau, la fiction et la réalité ne faisaient qu’un.» Cette mort, qu’il s’inflige en quelque sorte lui-même, illustre un autre aspect du symbolisme de Thomas: c’est, conformément à la tradition chrétienne, l’incrédule. À trop douter de la vérité objective, il s’est condamné à vivre dans le monde intérieur de ses désirs et de ses caprices. Ce monde merveilleux est aussi celui de l’enfance et de la poésie: «Où est le vrai, où le faux?», demande Cocteau. Hélas, quelle que soit sa fascination pour la magie de la création artistique, pour l’idéalisme de la jeunesse et pour son romantisme, il ne peut rien opposer à l’ultime réalité: la mort.

 

B. VALETTE

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994