Sagesse

Paul Verlaine

1880

Sagesse

 

SAGESSE. Recueil poétique de Paul Verlaine (1844-1896), publié à compte d’auteur à Paris à la Société générale de librairie catholique en 1880 (sous la date de 1881); réédition revue et corrigée à Paris chez Léon Vanier en 1889.

Le recueil, qui comprend des poèmes écrits entre 1873 et 1880, ne trouve que tardivement son principe d’unité et son titre. Verlaine avait en effet tout d’abord songé à regrouper dans un volume unique les poèmes écrits durant son séjour en prison (de juillet 1873 à janvier 1875) consécutif à la dispute survenue en Belgique avec son ami Rimbaud, qu’il avait légèrement blessé d’un coup de feu. Le recueil se serait intitulé Cellulairement. La disparité des textes conçus en prison conduit toutefois le poète à renoncer à son projet et à disperser les poèmes dans divers livres, parmi lesquels Sagesse. Durant sa détention, Verlaine connaît, en 1874, un véritable élan mystique dont Sagesse se fait l’écho. Converti, le poète joint une Préface, datée du 30 juillet 1880, à la première édition du recueil. Il y présente l’ouvrage comme un «acte de foi public» inspiré par le «devoir religieux» et une «espérance française». L’œuvre, en général dédaignée par la critique et l’ensemble du monde littéraire — sauf Mallarmé —, ne reçut pas davantage les suffrages du parti catholique qu’espérait l’auteur.

 

Synopsis

Sagesse comporte trois parties, chiffre symbolique renvoyant sans doute à la Trinité, qui contiennent respectivement vingt-quatre, neuf et vingt et un poèmes, tous dépourvus de titre.
Les poèmes de la première partie concernent, dans l’ensemble, le passé: celui du poète surtout, mais aussi parfois celui de la religion catholique (I, 9 et 10). Ils tracent un parcours qui mène au moment de la conversion, mise en scène dans la deuxième partie. Ce parcours est jalonné de multiples combats livrés contre la tentation. Les deux premiers textes ont, à cet égard, valeur de programme: le premier montre le poète blessé puis sauvé par un «bon chevalier» (I, 1); dans le deuxième, la prosopopée de la Prière se termine par cette injonction adressée au poète: «Toi, sois sage» (I, 2).

La deuxième partie constitue à la fois le centre et le sommet, tant thématique que dramatique, du recueil. Elle s’ouvre sur un poème qui rapporte l’instant de la conversion et la ferveur d’un acte de foi: «Ô mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour» (II, 1). Dans les trois premiers textes, le poète s’adresse à des figures sacrées (Dieu dans II, 1 et 3, Marie dans II, 2) et reçoit une réponse dans le quatrième poème, formé d’une longue succession de sonnets que Verlaine divise en neuf parties mais qui comporte, formellement, dix pièces. Ce grand poème présente un dialogue entre Dieu et le poète, le principe de numérotation des textes choisi par l’auteur correspondant à la répartition de la parole entre les deux interlocuteurs. Dieu guide le poète sur la voie de l’amour et la dernière section, composée d’un simple hémistiche, détache l’instant où l’expérience mystique atteint son paroxysme et où la conversion s’est opérée: «— Pauvre âme, c’est cela!» (II, 9), dit Dieu au poète.

Dans la troisième partie du recueil, le poète est donc «Désormais le sage […]»: «Le Sage peut, dorénavant, / Assister aux scènes du monde» (III, 1). Certains poèmes de cette section, plus anciens, échappent toutefois à ce principe de cohérence et rappellent, par la métrique ou les images, l’esthétique verlainienne antérieure, plus moderne et audacieuse, celle des Poèmes saturniens, des Fêtes galantes et, surtout, des Romances sans paroles.

 

Critique

Le titre du recueil désigne une vertu atteinte au terme d’un cheminement dont la conversion est le point culminant. Le mot de «sagesse» met cependant l’accent sur l’éthique plus que sur la religion, sur une morale du quotidien, parfois formulée d’une façon quasi enfantine: «Sois sage» (I, 2), plus que sur un élan mystique. Fulgurant, ce dernier est aussi fugace et se circonscrit à la série des sonnets (II, 4). La rencontre et l’échange direct avec Dieu ne durent guère, et le poète semble en quête de figures susceptibles de relayer cette instance privilégiée. C’est ainsi que l’ardeur mystique s’assagit et s’affadit, se soldant par un ralliement au parti catholique et monarchique, avec l’adresse aux «Fils de l’Église» (I, 12) et aux «Pères saints» (I, 14), et l’éloge des «Français d’autrefois» (I, 12) et de la «France ancienne» (II, 13).

Plus personnels et intimes, certains poèmes sonnent comme des confessions dans lesquelles il est possible de reconnaître, notamment lorsque «la chair se rebiffe» (I, 2), des allusions de Verlaine à son passé, au «farouche ami» (I, 2) ou à «l’espèce d’ange» (I, 3), formules qui peuvent désigner Rimbaud, ou bien à la «sœur» qui représente sans doute sa femme Mathilde: «Ô ma sœur, qui m’avez puni, pardonnez-moi!» (I, 15). Dans tous les cas, le passé est renié: «Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer?» (I, 7), objets d’anathème, d’exhortation à l’amendement et de résolution à la pénitence.

Principe éthique, la sagesse est aussi principe esthétique: «Et comme sa morale [celle de l’âme] est claire!…/ Écoutez la chanson bien sage» (I, 16). En effet, après les audaces des Romances sans paroles, Verlaine renoue ici avec des formes poétiques traditionnelles. Les mètres les plus fréquents sont l’alexandrin et l’octosyllabe. La forme des poèmes est régulière et le sonnet, abondamment représenté. Les rejets: «Vous, la Rose / Immense des purs vents de l’Amour, ô Vous, tous / Les cœurs des Saints […]» (II, 4, 4), ou les coupes asymétriques: «Et que sonnent les Angélus roses et noirs», «Et l’extase perpétuelle et la science» (II, 4, 7), viennent seuls rompre la classique ordonnance des vers. Les images, elles aussi, sont souvent conventionnelles, avec notamment le recours à l’allégorie médiévale comme, par exemple, le «chevalier Malheur» (I, 1) ou la «dame» Prière (I, 2), et la présence d’une rhétorique convenue: «Car étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir, / Mais je ne veux d’abord que pouvoir que tu m’aimes» (II, 4, 3).

Certains poèmes toutefois, essentiellement situés dans la troisième partie et écrits avant 1874, rappellent le Verlaine antérieur à l’acquisition de la sagesse, celui, par exemple, du vers impair, du désespoir doux-amer dont le balancement est l’emblème favori: «D’une agonie on veut croire câline / Et qui ravit et qui navre à la fois» (III, 9). La réclusion transfigure l’espace et, à partir d’un fragment de ciel aperçu «par-dessus le toit» (III, 6), le poème s’ouvre sur un univers sans limite, à la fois intérieur, symbolique et imaginaire: «Mouette à l’essor mélancolique, / Elle suit la vague, ma pensée, / À tous les vents du ciel balancée» (III, 7). Surprenante et riche, l’image se trouve alors lestée d’une polysémie et d’un pouvoir de séduction: «L’espoir luit comme un brin de paille dans l’étable» (III, 3), dont l’engagement religieux prive par ailleurs bien des poèmes de Sagesse.

 

A. SCHWEIGER

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994