Poésies (1916-1955)
Poésies (1916-1955)
POÉSIES (1916-1955). Anthologie poétique de Jean Cocteau (1889-1963), publiée à Paris chez Gallimard en 1956.
L’œuvre poétique de Cocteau s’étend sur près de cinquante ans. Plusieurs fois regroupée par l’auteur — Poésie (1916-1923) en 1925, Poèmes (1948), Poésie critique (1959-1960) —, elle a souffert de l’immense succès qu’ont rencontré ses romans et ses films: le talent de Cocteau poète est peu connu du grand public. Pourtant l’imaginaire, la fonction créatrice du langage, la quête du surnaturel sont au centre de toutes ses productions, littéraires, artistiques ou cinématographiques. Clé de sa poétique, un mot revient toujours, comme un leitmotiv, comme un slogan, ce mot que lui lança Diaghilev: «Étonne-moi!»
Synopsis
Vocabulaire (1922). Poèmes de circonstance dont quelques-uns évoquent vraisemblablement le séjour que Cocteau et Radiguet firent en 1921 sur la Côte d’Azur. La préciosité des métaphores, une rhétorique ingénieuse y témoignent du goût du poète pour le badinage surréaliste.
Plain-chant (1923). Publié la même année que Thomas l’imposteur, ce poème, d’où les intentions parodiques ne sont pas exclues, allie une versification encore classique à une thématique avant-gardiste. Allégorie de l’inspiration créatrice, Orphée y apparaît, nimbé d’une gloire déjà arrachée à la souffrance.
L’Ange Heurtebise (1926), écrit deux ans après la mort de Raymond Radiguet, poursuit l’évocation des rapports entre la poésie et l’autre monde, à travers le couple formé du poète et de l’Ange, à la fois figure tutélaire, partenaire amoureux, initiateur des «mystères» de l’au-delà — mais qui «tombe, fusillé par les soldats de Dieu».
Léone (1945). En 120 strophes, le poète explore l’univers énigmatique des mythes païens ou judéo-chrétiens dont semble se nourrir son propre inconscient; l’image de Léone est elle-même l’aboutissement d’un étrange syncrétisme. Altière et cruelle, elle impose au poème le rythme de sa démarche majestueuse.
La Crucifixion (1946). Une superposition d’images-signes (un arbre, un épouvantail, la croix) servent une nouvelle fois de prétexte à une méditation angoissée sur l’écriture et/ou la mort
Critique
Première source d’étonnement: la magie verbale. Proche des surréalistes, Cocteau se plaît à restituer aux lieux communs de la langue leur éclat originel, au prix de certaines distorsions, au mépris de la réalité: «Une petite vague fume / Sa première pipe d’écume» (Vocabulaire). Une telle facilité a pu être reprochée au jongleur, à l’amuseur, voire au mystificateur, prompt à jouer avec les mots, mêlant avec impudence hiératisme et érotisme, imagerie pieuse et modernisme technologique: «Ange Heurtebise, mon ange gardien / Je te garde, je te heurte / Je te brise […]. Avoue / Mon ange de céruse, ta beauté / Prise en photographie par une / Explosion de magnésium» (l’Ange Heurtebise). Ce serait oublier que la poésie moderne est avant tout une aventure du langage et que celle-ci renoue avec la grande tradition qui accorde au Verbe un pouvoir sacré sans lequel les portes de l’inconnu demeureraient à jamais fermées.
C’est cet inconnu — monde du rêve, du sommeil ou de la mort — que le poète, tel Orphée, entend explorer, quels que soient les dangers encourus. Si le poète est «celui qui écrit sans être écrivain», l’inspiration, on le voit, échappe à la conscience lucide. Cette voix supérieure correspond à la fois à une nécessité externe (le monde des divinités) et à l’épanchement des démons intérieurs. Héros romantique à sa manière, le poète incarne l’«innocent», à la fois victime et porteur de vérité. Il doit enfanter dans la douleur alors que les bacchantes (la critique) l’accablent de leurs sarcasmes et que sa famille (le public) le ridiculise ou le fuit. Léone, sphinge hautaine et sanguinaire, rassemble ces images multiples de la victime propitiatoire autour d’inquiétantes figures empruntées à des cultures variées: Holopherne, Minerve, Antigone, la Vierge: «Léone se mouvait sur des pieds de voleur. / Elle marchait au bord des cils de la rosée» (Léone). Guidé plutôt que protégé par Heurtebise, un des avatars de l’ange Gabriel, Orphée est initié par lui aux mystères de la création poétique. Il pourra tour à tour s’envoler ou être le «voleur de feu» qu’annonçait Rimbaud: la polysémie du mot «vol», un des symboles récurrents dans l’univers de Cocteau, semble l’y autoriser. Il n’en demeure pas moins que le poète, comme le Christ, est condamné à mort. C’est à ce sacrifice qu’il doit la survie de son œuvre.
B. VALETTE
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994