Mémoires d’Hadrien
Mémoires d’Hadrien
MÉMOIRES D’HADRIEN. Roman de Marguerite Yourcenar, pseudonyme de Marguerite de Crayencour (1903-1987), publié à Paris chez Plon en 1951.
Conçu dès 1924, cet ouvrage fut en partie rédigé par l’auteur entre sa vingtième et sa vingt-cinquième année. Marguerite Yourcenar détruisit cette première version mais demeura attachée à son ambitieux projet qu’elle reprit ensuite et abandonna à plusieurs reprises: «J’étais trop jeune, il est des livres qu’on ne doit pas oser avant d’avoir dépassé quarante ans. […] Il m’a fallu ces années pour apprendre à calculer exactement les distances entre l’empereur et moi» (Carnets de notes de «Mémoires d’Hadrien», 1953).
Synopsis
Sentant sa mort prochaine, Hadrien écrit au jeune Marc Aurèle qu’il a choisi pour successeur. L’évocation de la maladie conduit l’empereur à une méditation plus ample sur le corps et il décide d’adresser à l’adolescent le récit de sa vie («Animula vagula blandula»). Hadrien relate son enfance en Espagne puis ses premières années d’apprentissage à Rome. Le jeune homme part ensuite rejoindre l’armée où il gagne l’estime de Trajan. Ce dernier souhaite voir Hadrien lui succéder. De retour à Rome, Hadrien se forme aux tâches impériales et épouse Sabine. Ce mariage, qui satisfait ses ambitions, ne lui apporte aucun bonheur. À la mort de Trajan, Hadrien, qui est alors âgé de quarante ans, devient empereur («Varius multiplex multiformis»). Hadrien, qui avait toujours été hostile à la politique de conquête menée par Trajan, œuvre à la pacification de l’Empire. Il s’attache à améliorer le sort des esclaves et des femmes, il effectue de nombreux voyages pour mieux connaître les hommes et les territoires qu’il gouverne. Il fonde des villes, développe les voies de communication et effectue diverses réformes civiles («Tellus stabilita»). L’Empire prospère. En Asie Mineure, Hadrien s’éprend du bel Antinoüs. Auprès de son jeune et fidèle compagnon, Hadrien découvre le bonheur. Antinoüs, sans doute incapable de supporter la perspective qu’Hadrien cesserait un jour de l’aimer, met fin à ses jours. Ce geste sacrificiel, preuve d’un amour pur et extrême, plonge Hadrien dans la douleur. L’empereur fait édifier, sur les lieux du drame, une cité qu’il baptise Antinoé et voue au culte de son jeune ami défunt («Saeculum aureum»). Il regagne l’Italie et s’occupe de la construction de sa villa de Tibur, mais il doit bientôt se rendre en Judée pour combattre la révolte zélote. Il rentre à Rome victorieux et malade. Il s’installe dans sa villa pour s’y préparer à la mort. Il choisit Lucius pour lui succéder mais celui-ci meurt. Hadrien désigne alors Antonin auquel il demande d’adopter le jeune Marc Aurèle («Disciplina augusta»). Sa tâche accomplie, l’empereur souhaite que la mort ne tarde pas à venir le délivrer («Patientia»).
Critique
Les Mémoires d’Hadrien sont un roman historique. Dans une «Note» placée à la fin du livre, Marguerite Yourcenar démontre sa «fidélité aux faits» en faisant référence aux nombreux documents sur lesquels elle s’est appuyée pour composer son ouvrage. Si quelques libertés ont été prises, elles sont minimes; les inventions romanesques s’inspirent toujours de la réalité et sont de l’ordre du possible. L’audace et l’originalité de l’entreprise résident dans l’utilisation de la première personne: le procédé autobiographique permet à l’écrivain de «refaire du dedans ce que les archéologues du XIXe siècle ont fait du dehors» (Carnets de notes). La figure du prince, ainsi intériorisée, donne à l’Histoire une vibration singulière. L’empereur, bien que pensant et agissant dans le contexte soigneusement recréé de son époque, est proche de nous grâce à la fiction d’une écriture intime.
La dignité impériale renforce le caractère exemplaire du personnage, mais ce dernier est homme avant tout. Cela aussi le rend proche et, au-delà d’une époque précise et d’une fonction exceptionnelle, lui confère une dimension universelle. Ce «portrait d’un homme presque sage» tire son pouvoir de conviction et de séduction de «sa valeur humaine» (Carnets de notes). Hadrien fascine comme un modèle parce que, conscient que «rien n’est plus lent que la véritable naissance d’un homme», il travaille, humblement et patiemment, à cultiver l’humain en lui. Il en connaît les limites et les souffrances tout autant que la grandeur et les joies, et c’est avec sérénité qu’il accepte et façonne son humaine condition. Homme d’action et de réflexion tout à la fois, il est curieux des systèmes de pensée et de croyance les plus divers, auxquels il se fait volontiers initier. Tolérant et disponible, il multiplie les expériences du corps et de l’esprit, et prend ainsi la mesure de l’homme.
Si Marguerite Yourcenar a choisi de peindre cette période de l’Histoire, c’est parce qu’elle est précisément celle «des derniers hommes libres». Entre paganisme antique et christianisme, l’homme qu’incarne Hadrien, affranchi du joug religieux, est un «homme seul et d’ailleurs relié à tout» (Carnets de notes). La religion, certes, est présente mais elle est surtout un principe social: elle soude la cohésion des collectivités humaines et en véhicule la mémoire à travers ses rites. Tel est bien le sens de la création par Hadrien du culte d’Antinoüs, divinisé après sa mort. «J’étais dieu, tout simplement, parce que j’étais homme», affirme superbement l’empereur. Cette profession de foi est celle d’un humaniste, mais Hadrien ne se fait aucune illusion sur ses semblables, qu’il juge avec lucidité, sans complaisance mais non sans indulgence.
Dans Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar n’a pas campé le portrait d’un héros mais celui d’un homme qui, dans l’exercice de sa vie et du pouvoir, a cherché à être juste. L’historienne est aussi une moraliste.
A. SCHWEIGER
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994