Ma mère
Ma mère
MA MÈRE. Roman de Georges Bataille (1897-1962), publié à Paris chez Jean-Jacques Pauvert en 1955. Ma mère devait être intégré, avec Madame Edwarda, Charlotte d’Ingerville et Sainte, à un ensemble de textes regroupés sous le titre «Divinus Deus». Cette somme aurait constitué l’autobiographie romanesque de Bataille. Aucun de ces titres, mis à part Madame Edwarda, ne sera publié du vivant de l’auteur.
Synopsis
Éperdu d’admiration devant sa mère, le jeune Pierre, croyant plein de ferveur, se met à détester son père, anticlérical ardent. Devenu adulte, il sort régulièrement au restaurant avec sa mère, alcoolique, qui le fait passer pour son amant. À la mort du père, la mère avoue avoir eu d’innombrables liaisons et n’aimer que la débauche. Elle désire ardemment que son fils l’accompagne dans ses aventures sexuelles. Un soir, Pierre range le cabinet de son père et découvre des photos obscènes qui le plongent dans un profond désarroi: ses parents figurent sur certaines d’entre elles. Mais Pierre, gagné par le désir, se déculotte et râle de volupté (I). Il jure obéissance et soumission à sa mère, qui lui présente une amie danseuse, Réa. Celle-ci, qui a pour mission de déniaiser Pierre, révèle au jeune néophyte que sa mère n’aime pas les hommes. Sa mère prétendra avoir été violée par son époux: Pierre serait le fruit de ce viol (II). La mère quitte Paris pour l’Égypte, en compagnie de Réa, et confie Pierre, désormais initié aux plaisirs de l’amour, à une ancienne maîtresse et compagne de débauche, Hansi. Pierre découvre alors l’amour et savoure en sa compagnie un «bonheur repu». Hansi et Pierre restent parfois plus de quatre jours au lit, servis par une domestique complice, Loulou. Pierre, Hansi et Loulou glissent ainsi dans une orgie paroxystique au terme de laquelle la mère de Pierre réapparaît, et rend un vibrant hommage à la sensualité accomplie de son fils (III).
Critique
Ma mère met en scène une des «saintes» dont Bataille s’est toujours promis de raconter la vie. Pierre, au lieu d’être né du couple formé par sa mère et son père, n’est-il pas seulement issu de sa mère? Il semble en effet, comme le suggère celle-ci, être le résultat d’une véritable parthénogenèse: «Pierre! tu n’es pas son fils mais le fruit de l’angoisse que j’avais dans les bois. Tu viens de la terreur que j’éprouvais quand j’étais nue dans les bois, nue comme les bêtes, et que je jouissais de trembler.» Par cette naissance, c’est à un double que la mère a donné le jour, en restant sexuellement vierge. Cet amour autonome lui donne droit au titre de sainte. En outre, elle fournit aux hommes un catéchisme érotique, elle les forme à ce qu’ils se doivent d’être pour comprendre à quelle sainteté peut accéder une femme et quel degré de mysticisme ils doivent eux-mêmes atteindre pour la rejoindre. Pierre fera l’objet de cette initiation dont l’origine livresque est dévoilée par la mère: «Tu trouveras dans ma chambre un livre intitulé Maisons closes, pantalons ouverts: en dépit de sa pauvreté, il te donnera l’idée de l’étouffement qui me délivra.» À la mort de son époux, elle se déclare une «chienne», et veut être aimée d’un fils qui non seulement ne s’en offusquerait pas, mais ne mettrait pas en doute sa pureté. Ma mère n’est cependant pas un livre sur l’inceste: cet amour platonique se réalise tout au plus dans leur communication épistolaire. L’union charnelle ne peut s’accomplir que par personnes interposées, telle la jolie rousse Réa: «Réa m’attirait sans doute mais en elle je désirais moins les facilités de plaisir que l’objet associé aux désordres de ma mère, et j’aimais dans ma mère la possibilité éperdue que pour moi le plaisir charnel ne pouvait suivre…» Cette débauche n’a rien à voir avec une quelconque forme de bonheur: «C’est seulement si notre bonheur se charge de poison qu’il est délectable», précise le narrateur. L’érotisme selon Bataille n’est pas licence effrénée, mais solitude, affrontement avec l’excès, c’est-à-dire avec la mort. C’est le mal et la terreur qu’il faut chercher dans la débauche: «Pierre, tu sauras bientôt ce qu’est la passion désœuvrée: c’est le bagne, au début, les délices d’un bordel, le mensonge crapuleux, puis l’enlisement, et la mort qui n’en finit plus.» La volupté à laquelle la mère de Pierre contraint son fils se rapproche de la mort, ce que (par provocation) le langage chrétien de ce livre nomme «Dieu»; dans cette perspective, l’alternative idéale à la débauche reste la mort ou l’extrême piété. Réa finira sa vie au Carmel, Hélène se suicidera. Hansi remplacera Réa, et tentera de «quérir» Pierre. Mais à ce «bonheur», Pierre préférera le désastre: «Je n’aimais qu’à cette condition déchirante de prendre pour amour ce qui n’était que le déchirement de mon amour, pour objet désirable ce qui n’était que le désir du malheur achevé.»
Un bref récit fera suite à Ma mère, intitulé Charlotte d’Ingerville. Charlotte sera l’ange gardien de Pierre autant qu’une «chienne de chasse». Après la mort de sa mère, Pierre paraît hésiter entre la volupté et le retour à Dieu qu’elle lui a fait quitter. Il choisit de rester fidèle à ce qu’elle lui a appris. C’est ce que Charlotte, parachevant l’enseignement de la mère de Pierre, découvre à ce dernier: «Quand je vois Dieu, c’est sous la forme de la passion qui se consumait dans le cœur de ta mère, et que rien ne pouvait apaiser, c’est sous cette forme que j’aime et que je suis prête à mourir pour lui.» Elle mourra: avec elle, Pierre connaîtra, heureux et effrayé, une seconde descente aux enfers.
P. GOURVENNEC
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994