Lettres à Mlle de Roannez

Blaise Pascal

1670

Lettres à Mlle de Roannez

 

LETTRES À MLLE DE ROANNEZ. Lettres de Blaise Pascal (1623-1662), publiées partiellement dans l’édition des Pensées à Paris chez Desprez en 1670 et en totalité par Victor Cousin dans Des pensées de Pascal chez Ladrange en 1843.

Le duc de Roannez, pair de France passionné de sciences, était depuis 1653 l’ami le plus intime de Pascal. Lorsque ce dernier se convertit définitivement, à l’automne de 1654, le duc ne tarda pas à se mettre sous sa direction spirituelle. Il en alla de même, dans des circonstances plus mouvementées, de sa jeune sœur Charlotte (née en 1633). Venue en pèlerinage à Port-Royal de Paris à la suite du miracle de la sainte Épine, Mlle de Roannez ressentit le désir soudain de s’y faire religieuse. Pour éprouver sa vocation, son frère l’emmena passer sept mois — d’août 1656 à mars 1657 — en Poitou, province dont il était gouverneur. C’est cet éloignement qui permet la correspondance avec Pascal. Il n’en reste que neuf lettres, toutes de Pascal, ou plutôt neuf extraits dont la critique s’ingénie à élucider les allusions et à fixer — à partir notamment des références liturgiques — la datation. Que devint la vocation de Mlle de Roannez? De retour à Paris, et malgré l’opposition de sa mère, la jeune fille s’enfuit à Port-Royal. Elle en fut arrachée par la force et résista pendant dix ans aux pressions de sa famille. On la maria en 1667 au duc de la Feuillade, pour son plus grand malheur.

 

Synopsis

«Tout ce qui arrive à l’Église arrive aussi à chaque chrétien en particulier.» La ruine de l’univers, prédite dans l’Écriture, figure la ruine du vieil homme en chaque converti (lettre I). Il faut se résoudre à souffrir toute sa vie le combat en nous de la grâce et de la concupiscence, mais «cette guerre, qui paraît dure aux hommes, est une paix devant Dieu» (II). Malgré telle condamnation qui frappe les jansénistes depuis Rome, ils proclament leur volonté indéfectible de demeurer dans la communion de l’Église et du pape (III). Dieu s’est retiré dans un «étrange secret». Il se révèle exceptionnellement par des miracles — comme celui de la sainte Épine —, mais «les chrétiens doivent le reconnaître en tout» (IV). «Il est bien plus rare de voir continuer dans la piété que d’y voir entrer»: l’homme spirituel doit travailler à se renouveler sans cesse, sinon sa négligence lui fera perdre sa couronne de gloire (V). Les peines rencontrées par ceux qui marchent dans le chemin du ciel sont surmontées en cette vie même par des plaisirs inconnus du monde (VI). Les inquiétudes d’une âme qui s’engage dans la vie spirituelle «ne viennent pas du bien qui commence d’être en elle, mais du mal qui y est encore» (VII). Le désir de deviner l’avenir est contraire aux intérêts de notre salut comme à ceux de notre repos (VIII). «Tout ce qui est arrivé a quelque chose d’admirable, puisque la volonté de Dieu y est marquée» (IX).

 

Critique

Par ces lettres, contemporaines des Provinciales, Pascal remplit un office que le XVIIe siècle ne dénie pas aux laïcs: celui de directeur de conscience. Il ne consiste point à abreuver l’âme de préceptes moraux, mais à discerner en elle les mouvements de l’esprit. Aussi commet-on un contresens en imaginant que Pascal ne cesse de faire pression sur Mlle de Roannez pour qu’elle entre au couvent: il est au contraire à son écoute, et «ce qui le remplit de joie, c’est, non pas l’affirmation plus ferme d’une vocation, mais le progrès continu d’une conversion» (J. Mesnard). Pascal tente aussi de guider vers la paix l’âme inquiète de sa correspondante et, ce faisant, croise ou annonce des thèmes importants de son œuvre: celui du «charme victorieux» de la grâce, qui l’emporte en douceur sur les plaisirs de la terre; celui — que d’aucuns diraient épicurien — de la nécessité de vivre le présent, sans se laisser troubler par les souvenirs ou les appréhensions; celui enfin du «Dieu caché», qui ne laisse pas de se découvrir aux catholiques à travers la nature, l’Incarnation, l’eucharistie, l’Écriture et même chaque événement: «Toutes choses couvrent quelque mystère, toutes choses sont des voiles qui couvrent Dieu.»

 

G. FERREYROLLES

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994