l’Education sentimentale [version de 1845]
Éducation sentimentale (l’) [version de 1845]
ÉDUCATION SENTIMENTALE (l’) [version de 1845]. Roman de Gustave Flaubert (1821-1880), publié fragmentairement dans la Revue de Paris du 15 novembre 1910 au 1er février 1911, et en volume dans les Œuvres complètes de Flaubert chez Conard en 1910.
Rangé parmi les œuvres de jeunesse parce que Flaubert ne l’a jamais publié, ce texte, écrit entre février 1843 et janvier 1845, pâtit du fait que son titre a été repris pour une grande œuvre de la maturité. En réalité, la première version et la seconde sont totalement différentes, tant du point de vue de l’histoire que de la forme adoptée. L’Éducation sentimentale de 1845 mêle la technique du roman épistolaire à celle du récit à la troisième personne et aux passages dialogués. Cette diversité nuit quelque peu à l’unité d’un roman dont l’intérêt et la qualité sont trop souvent méconnus.
Synopsis
Henry, jeune bourgeois provincial, vient faire ses études à Paris (chap. 1 et 2) alors que Jules, son ami, se désole de devoir demeurer dans sa ville natale pour y être douanier (3-4). Henry loge dans la pension de M. et Mme Renaud (5). Une tendre complicité naît entre le jeune homme et cette dernière, et ils s’avouent bientôt leur amour (6-11). Jules, de son côté, tombe amoureux de Lucinde, comédienne d’une troupe ambulante (12). Henry devient l’amant de Mme Renaud alors que Jules est abandonné de Lucinde qui s’est en fait moquée de lui (13-21). Henry et Mme Renaud s’enfuient en Amérique, mais la vie y est plus difficile qu’ils ne l’imaginaient, et leur amour s’éteint peu à peu. Ils regagnent la France et Mme Renaud retourne auprès de son mari (22-25). Jules se livre à la «grande étude du style» dans les «belles œuvres» des «Pères de l’art» et devient «un autre homme» tandis qu’Henry se consacre à la vie mondaine. Un «antagonisme profond» sépare désormais les deux hommes (26-27).
Critique
Roman de formation, l’Éducation sentimentale retrace, à travers les personnages d’Henry et de Jules, le passage de l’adolescence à l’âge adulte, c’est-à-dire des aspirations aux actions ou des rêves à la réalité. Au sein de ce parcours, l’étape amoureuse joue, dans les deux cas, un rôle décisif. Toutefois, les deux expériences ont une issue distincte: alors qu’Henry opte pour la norme et la vie bourgeoise, Jules choisit la destinée marginale et périlleuse de l’artiste. À cet égard, l’œuvre marque les progrès accomplis par le jeune Flaubert en direction de la création romanesque — le texte est plus long que ceux précédemment écrits, les personnages sont moins directement le reflet de l’intériorité de l’écrivain que ne l’étaient les héros des Mémoires d’un fou ou de Novembre et ils ont un nom qui les individualise et les rend autonomes, ce qui n’était pas le cas dans les deux ouvrages antérieurs. Mais elle n’échappe pas encore tout à fait à l’emprise autobiographique.
Flaubert semble, à travers l’écriture de l’Éducation sentimentale, opérer une catharsis. Sur le plan structurel, le roman modifie son point de focalisation dominant: Henry cède la place de personnage principal et positif à Jules. L’auteur renonce par là, non sans ironie, à une conception sentimentaliste et expressive de l’écriture qui fut la sienne dans les œuvres de jeunesse: «Il [Henry] voulut faire des vers appropriés à son état d’esprit, mais comme il fut longtemps à attraper la rime du second, il s’arrêta tout court. Il voulut ensuite écrire des pensées détachées, mais il n’en trouva aucune» (chap. 2); ce dernier projet avorté fait écho à un texte de Flaubert de 1838 intitulé Agonies, pensées sceptiques. Jules, en revanche, à la fin du roman, «est devenu un grave et grand artiste» (chap. 27). Désormais, c’est à Jules que doit renoncer aussi Flaubert puisque l’esthétique impersonnelle qui sera la sienne exclut l’autoportrait. Au terme de cette première Éducation sentimentale, qui est donc bien l’ultime œuvre de jeunesse — désormais Flaubert livrera ses textes à la publication —, l’écrivain dit la réussite de Jules mais ne peut la montrer puisque, pour lui, elle est encore à venir. Quelques années après avoir écrit l’Éducation sentimentale, Flaubert, tout comme son héros, partira pour l’Orient — «Jules est parti hier pour l’Orient, emportant avec lui deux paires de souliers qu’il veut user sur le Liban, et un Homère qu’il lira au bord de l’Hellespont» —, sans doute pour y terminer son «éducation» et, en tout cas pour y méditer à ce qui sera son premier grand roman, Madame Bovary.
A. SCHWEIGER
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994