le Lys dans la vallée

Honoré de Balzac

1835

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Lecture : Philippe Lejour
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Lys dans la vallée (le)

 

LYS DANS LA VALLÉE (le). Roman d’Honoré de Balzac (1799-1850), publié pour les deux premières parties, «les Deux Enfances» et «les Premières Amours», dans la Revue de Paris de novembre à décembre 1835, publication interrompue à la suite de démêlés avec Buloz, et en volume (avec deux parties supplémentaires: «les Deux Femmes» et la réponse de Natalie «À Monsieur le comte Félix de Vandenesse») chez Werdet en 1836, puis chez Charpentier en 1839 et au tome VII de la Comédie humaine, dans les «Scènes de la vie de province» à Paris chez Furne, Dubochet et Hetzel en 1844.

Le Lys dans la vallée, aujourd’hui l’un des romans les plus célèbres de Balzac, exalte un mysticisme sentimental, réplique au mysticisme religieux de Séraphîta. Ce récit de la jeunesse et d’une éducation amoureuse, derrière lequel se laissent deviner, en dépit des dénégations du romancier, les amours de Balzac pour Mme de Berny et d’autres femmes, se présente à la fois comme le récit d’une enfance malheureuse, un hymne lyrique à la Touraine, l’histoire d’une double initiation du cœur et des sens, un roman édifiant, un drame de la frustration — et une réponse à Volupté de Sainte-Beuve, que Balzac jugeait trop facile.

 

Synopsis

«Les Deux Enfances». Cadet d’une famille aristocratique, Félix de Vandenesse adresse à sa maîtresse, Natalie de Manerville, le récit de son enfance et de sa jeunesse entre une mère peu aimante, son frère Charles, le favori, des sœurs peu affectueuses et une triste pension. À Tours, à la veille de la Restauration (mai 1814), il assiste à un bal où la beauté d’une jeune femme provoque en lui une passion irrésistible. Il dépose un baiser sur ses épaules mais l’inconnue s’éloigne offensée. Il la retrouve en vacances au château de Clochegourde, sur les bords de l’Indre. «Lys de cette vallée», la comtesseBlanche Henriette de Mortsauf vit une existence douloureuse entre le comte, son violent et sombre époux, et ses enfants maladifs, Madeleine et Jacques. L’hypocondriaque M. de Mortsauf prend Félix comme partenaire de jeu, qui peut alors échanger des confidences avec celle qu’il appelle désormais Henriette.

«Les Premières Amours». Un amour discret et chaste naît, exprimé par des bouquets de fleurs. Le bonheur se prolonge pendant quelques mois. Appelé en octobre à Paris pour y faire carrière, muni d’une longue lettre d’Henriette lui expliquant comment réussir, Félix y brille et, grâce à Louis XVIII, devient maître des requêtes. En 1817, il passe un congé en Touraine. Il se rapproche encore plus d’Henriette, et tous deux soignent M. de Mortsauf, tombé malade.
«Les Deux Femmes». À Paris, Félix devient l’amant de la sensuelle lady Arabelle Dudley sans oublier l’«épouse de l’âme», avec qui il correspond régulièrement. Apprenant son infidélité, Henriette cesse de lui écrire, l’accueille froidement en juin 1820 et finit par lui pardonner, tout en doutant de sa vie, de sa vertu et d’elle-même. Arabelle s’installe près de Clochegourde, et, placé dans une situation intolérable, Félix doit renoncer à partager entre les deux femmes ses jours et ses nuits. Rentré à Paris, lassé de son Anglaise, Félix accourt à Clochegourde dès qu’il apprend l’état alarmant de Mme de Mortsauf, et il assiste aux derniers jours d’Henriette. À l’agonie, elle exhale amèrement son désespoir de n’avoir pas vécu, contrainte par la morale. Sous l’effet de l’opium et grâce à l’abbé François Birotteau (voir le Curé de Tours), elle retrouve son angélique pureté et meurt chrétiennement, après avoir remis à Félix une lettre. Les obsèques achevées, Félix lit cette missive où Henriette lui révèle que son dévouement à sa famille était la rançon de sa passion. Elle lui demande de veiller sur les siens et d’épouser Madeleine. Mais celle-ci repousse Félix et lui interdit l’accès à Clochegourde. De retour à Paris, Félix se plonge dans le travail et commence une carrière politique à l’avènement de Charles X en 1824. Il termine son récit en sollicitant l’amour «pur et dévoué» de sa maîtresse.

Dans sa réponse, Natalie de Manerville le juge sévèrement et lui annonce qu’elle rompt. Elle craint que les images de la pure Henriette de Mortsauf et de la belle Arabelle ne s’interposent sans cesse entre eux, et se déclare incapable de réunir «l’eau et le feu».

Critique

Finalement classé dans les «Scènes de la vie de province», le roman traite la campagne comme un décor, véritable écrin de la femme-fleur, et constitue le domaine de Clochegourde en lieu clos idéal où une âme d’élite cherche à faire régner le bien, à l’instar des héros du Médecin de campagne ou du Curé de village. Or si ces deux derniers romans installent une utopie politico-sociale, la marque de l’Histoire procède ici de la date de l’intrigue: car la Restauration fait miroiter à ce vieillard terrassé par les événements, l’émigré Mortsauf, l’illusion d’une renaissance de l’Ancien Régime. Mais Henriette, qui s’efforce de faire prospérer Clochegourde, se heurte aux nouvelles réalités sociales. Si Félix, en bon maître des requêtes, défend la politique de Louis XVIII, le comte s’enferme dans l’ultraroyalisme. Henriette, en complet décalage avec les forces qui dynamisent la société des Rastignac ou des Nucingen, donne à Félix des conseils parfaitement anachroniques, lui recommandant de se méfier des jeunes femmes et exaltant l’honneur, la politesse et la loyauté comme armes chevaleresques de la fortune. Au cynisme de l’arriviste, elle oppose la morale du devoir.

Curieux roman par lettres, puisque le récit de Félix, précédant l’ironique réponse de Natalie, se donne comme une missive de plusieurs centaines de pages où s’insèrent des lettres d’Henriette, le Lys dans la vallée met d’abord en scène des êtres doués d’une exceptionnelle sensibilité. Jumeaux affectifs, Félix et Henriette entretiennent des rapports ambigus. Enfant de la maison, Félix se trouve placé entre un mari frustré, habité par de violents désirs, et une épouse apparemment froide, mais en fait sensuelle, qui ne se donne à aucun de ses deux hommes. Henriette sera mortellement jalouse de la voluptueuse Arabelle, tout en ayant affecté de rester une mère pour Félix, «fils» adoptif incestueux. C’est dire combien le sexe joue un rôle central pour cette «femme de trente ans» mal mariée. De là le délire de l’agonie, ce rêve ultime de jouissance exprimé devant celui qui sublimait son désir par des bouquets de fleurs. Plus révélatrice encore est la lettre posthume où, rappelant le baiser du bal, ce premier et seul instant de jouissance, elle déclare crûment: «Ah! si dans ces moments où je redoublais de froideur, vous m’eussiez prise dans vos bras, je serais morte de bonheur.»

Cette Vierge sur terre contraste trop parfaitement avec Arabelle, la maîtresse du corps, pour que l’on mette en doute sa virginale pureté. En elle se livre le terrible combat de l’âme et des sens éludé par Félix, partagé de manière finalement confortable entre son ange et sa «sultane», un Félix que sa position narrative installe aussi comme celui qui cherche à séduire et émouvoir par sa «confession» le destinataire absent, Natalie. Ce jeune homme est-il d’ailleurs un héros qui se refuse à profaner Henriette, ou un lâche qui lui refuse le plaisir qui la comblerait? Natalie lui écrit lucidement qu’il a fait «mourir de chagrin» la «Vierge de Clochegourde» et lui prouve que son cœur sec ne connaît pas les femmes. Jalousie ou solidarité féminine? Elle renvoie en tout cas ce petit garçon à sa quête d’une maman en toute femme.

Plus profondément, le roman peut se lire comme une œuvre catholique. La mort d’Henriette consacre le difficile triomphe de la vertu au terme d’une véritable passion. Réconciliée avec Dieu après son «Cantique des cantiques», Henriette, si elle se venge peut-être par sa dernière lettre, se sauve par sa mort, retrouvant ainsi sa vérité d’épouse, tout en mourant à l’amour. Terrible triomphe de la Loi, qui la préserve non de la passion amoureuse, mais de son coupable accomplissement. Femme fidèle, gardienne de la famille, mère sulpicienne, Henriette a finalement synthétisé dans son rapport à Félix les vertus maternelles et familiales comme mère et sœur de compensation pour un être privé d’enfance. L’adultère moral s’efface alors derrière cette victoire spirituelle.

À ce catholicisme poétique, s’ajoute dans la fiction l’imprégnation d’une doctrine théosophique, le martinisme issu de l’Homme de désir de Saint-Martin, le «philosophe inconnu». Ce stoïcisme angélique inspire à Henriette sa théorie des devoirs et lui fait partout percevoir le doigt de Dieu, érigeant sa vie en aventure spirituelle. Les épreuves subies lui font parcourir les cercles de l’Enfer avant de la conduire au Ciel, cette surnature, alors que la société, par ses codes et ses lois — pleinement assumés par l’héroïne —, contrarie la nature, à laquelle elle choisit douloureusement de rester sourde. S’explique ainsi le recours au langage métaphorique et symbolique des fleurs (les bouquets de Félix) et de l’émotion esthétique dans le cadre tourangeau. De la volupté, le roman d’amour de Félix et Henriette ne connaitra que d’enivrants parfums au bord d’une rivière, lien liquide de leur bonheur. Le Lys dans la vallée, roman du silence et de la suggestion, est l’un des poèmes les plus riches de la Comédie humaine.

 

G. GENGEMBRE

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994