le Laboratoire central
Laboratoire central (le)
LABORATOIRE CENTRAL (le). Recueil poétique de Max Jacob (1876-1944), publié à Paris aux Éditions Au Sans Pareil en 1921.
Max Jacob a déclaré à Marcel Béalu avoir écrit le Laboratoire central «comme ça», «pour se distraire», et donc avoir fait une «erreur». Ce jugement, tardif et sévère, ne peut cependant condamner un recueil qui, dans sa composition, laisse deviner les temps forts de l’itinéraire biographique et spirituel qui mena, en 1921, le poète à la retraite de Saint-Benoît-sur-Loire.
Synopsis
Quatre parties se succèdent, sans titres, sans que l’ordre soit entièrement inspiré par la simple chronologie de la composition. Dans la première partie, le poète évoque les paysages de sa Bretagne natale (“le Départ”, “Quimper”, “Cancale”, “le Crépuscule”), qu’il lui faut quitter. Cette séparation, semblable à celle du marin, fait de lui un «inconnu», un «citadin» en rupture avec la nature, un exilé livré à l’aventure dans une nouvelle Babylone, un être qui doit, tel Hercule, choisir entre vice et vertu. Ces «incertitudes», les deuxième et troisième parties du recueil les développent. Malgré la fantaisie onirique et la volonté de dérision qui les animent, maintes pièces opposent un monde fou, régenté par l’astrologie dont Max Jacob se prétendait féru, en proie à la violence et aux «plaisirs fous» qui se dissimulent sous les masques de la fête, à un autre monde où situer la poésie (“la Rue Ravignan”), habité par le Christ, souvent inaccessible. Le poète vit ce déchirement entre deux univers (“Plaintes d’un prisonnier”). La quatrième partie, au contraire, est toute pénétrée de l’ardeur de la foi chrétienne: les deux mondes se réconcilient (“Renaissance de l’esprit religieux”); le poète trouve, dans son amour, la force qui donne des accents prophétiques à sa dénonciation du monde matérialiste (“Méditation pour le jour de Noël”), ou il sait, dans ses prières, telle Marie-Madeleine, dépasser sa condition de pécheur et se rapprocher de ses «amis morts à la guerre».
Critique
Peu de régularité en ces poèmes, où domine le vers libre, témoignage de la liberté que revendique le poète en suivant l’impulsion donnée par les mots: «Autour d’un mot, se coagule une phrase, un vers, une strophe, une idée.» Plus spontanée que raisonnée, en de véritables ricochets qui défient les lois pesantes de la logique, la poésie emporte le lecteur, le surprend, le déroute. Le calembour, en particulier, est roi, source d’incongruité et de discontinuité au centre d’un poème aux prétentions narratives: «Il s’amuse, oublié en quelque Moravie, / Des jeux divers d’un mot ravi.» Le recours aux clichés produira les mêmes effets; voici un pantalon digne des surréalistes, aux airs de trombone: «ce pantalon est à coulisse». Max Jacob expérimente même, dans son «laboratoire central», toute la tradition littéraire: fables de La Fontaine (“le Renard au corbeau”), ballade de Villon (“Villonelle”), invitation baudelairienne au voyage, idylle (“Véritable Petit Orchestre”), épopée et mythologie (“Petite Ville anglaise”).
Pourquoi un tel travail de décantation? «L’ironie qui se laisse ou qui ne se laisse pas voir donne à l’œuvre cet éloignement sans lequel il n’y a pas de création.» Il faut prendre ses distances vis-à-vis du monde, à des fins éthiques et esthétiques. À quoi bon la science, qui sert une société mercantile? Mieux vaut utiliser à une apocalypse tous les jeunes talents (“Les volontaires espagnols quittent Paris”). Ainsi, une voix éthique s’élève souvent dans le recueil, qui tance les pécheresses (“À la chaudière”), condamne le corps et le vice, «Passage de la terre. Épreuve de nos sens». Mais ce discours éthique permet aussi le retour de ce qu’il veut exclure: à la faveur d’une lettre, d’un dialogue, autres manifestations de la diversité formelle du recueil, s’insinue le fantasme (“Sommeil! Soleil!”, “À mon beau-frère”). Distant d’un monde qu’il condamne, le poète trouve ainsi, dans la personne divine, un modèle esthétique («priant Dieu et croyant à la beauté des choses»). Pourtant, ne nous y trompons pas: Max Jacob aimait la fête et le divertissement. Et, poète, il dépendait de «l’argent, [de] l’opinion, [de] la bêtise d’autrui». Situé entre deux mondes, déchiré entre deux tentations, le sujet est un être double, thème que le recueil illustre volontiers (“Doit et avoir”), l’habillant des costumes et des masques du bal. La dérision sert le lyrisme blessé d’un être qui, dès son départ de la Bretagne, a perdu son innocence et son Éden. Dans un même poème (“la Corée”) ou d’un poème à l’autre (“À la chaudière”, “Aux astres descendus”) se succèdent et se côtoient le rire et la détresse, et tous ces autres que dénigre ou agresse un sujet accablé et déchiré. Le poète est là, dans cette alternance de tons, d’objets et d’êtres, riant d’un rire qui le dissimule: ces voix superposées, qui entrent en conflit sans se réconcilier, le créent. «J’ai mes perdrix aussi, ce sont les âmes mortes / Qui colorent mon âme en vert, en jaune, en gris / Qui me disent s’il faut que j’entre ou que je sorte / Que je prenne l’épée, que je tende la main.» La fantaisie trouve dans cette pluralité son plus tragique fondement. Jamais, ou presque (“Renaissance de l’esprit religieux”), Max Jacob ne parle d’une seule voix. Le poème, tendu vers un absolu qui échappe, est un chant d’affrontements: «Poussins d’oiseaux de Paradis / Cui Cui! / Voulez-vous bien vous taire.»
D. ALEXANDRE
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994