le Grand Recueil
Grand Recueil (le)
GRAND RECUEIL (le). Œuvre de Francis Ponge (1899-1988), publiée à Paris chez Gallimard en 1961. Elle rassemble: Lyres, Méthodes et Pièces, textes (rédigés entre 1920 et la date de publication) qui, pour une bonne partie d’entre eux, avaient initialement paru soit en revues, soit dans des éditions à tirage limité.
Synopsis
Le premier volume, Lyres, comprend un nombre assez important d’écrits sur des artistes (peintres ou sculpteurs comme Braque, Fautrier, Hélion, Giacometti, Germaine Richier, etc.) que Ponge admire et qui sont de ses amis, à l’occasion d’une exposition ou de la sortie d’un livre qui leur sont consacrés. Figurent également ici des textes de circonstance où l’écrivain exprime son enthousiasme pour un spectacle, rend hommage à des écrivains disparus («Prose De profundis à la gloire de Claudel») ou célèbre à sa manière dans un long «hymne» une «merveille» de la technique dans laquelle il voit maintes ressemblances avec l’écriture poétique («Texte sur l’électricité»).
Dans «My Creative Method», texte qui ouvre Méthodes et qui fut rédigé entre décembre 1947 et avril 1948, Ponge s’efforce de s’expliquer sur ses «mécanismes personnels» d’écrivain et tente de se prendre «en flagrant délit de création»: «Les idées ne sont pas mon fort», y affirme-t-il, ajoutant qu’il s’agit surtout pour lui de parvenir à formuler ses définitions subjectives des objets tout en parvenant à une «adéquation» avec eux. La réflexion sur sa façon de travailler, de concevoir l’activité littéraire se poursuit dans deux conférences («Tentative orale» et «la Pratique de la littérature») où il s’insurge précisément contre l’usage et l’usure des mots par la parole: «J’ai toujours pensé que si j’avais décidé d’écrire, c’était justement contre la parole orale, contre les bêtises que je venais de dire dans une conversation.» Ce volume comprend également, entre autres textes, un entretien radiophonique avec Breton et Reverdy et des notes prises lors d’un voyage en Algérie («Pochades en prose»). On retiendra aussi une longue tentative (sorte de démonstration des principes énoncés par ailleurs) pour caractériser «le Verre d’eau».
Le troisième volume, Pièces, est, à la manière du Parti pris des choses, une galerie d’«objets» qui, tous à portée de la main, appartiennent à des catégories variées. C’est tout à la fois un bestiaire («la Crevette dans tous ses états», «la Grenouille», «le Lézard», «l’Araignée», «le Cheval», «les Hirondelles», etc.), une flore («le Magnolia», «le Gui», «le Lilas»), une vitrine d’ustensiles familiers («l’Édredon», «la Lessiveuse», «la Cruche») et toute une gamme de paysages, d’attitudes, de lieux, de petites scènes observées dans la rue. Et pour couronner le tout, «le Soleil placé en abîme», un long texte célébrant l’astre qui rend toutes ces choses possibles, et où l’on trouve la définition de l’objeu: pratique où il s’agit d’utiliser toutes les ressources du langage pour que l’objet, s’estompant progressivement comme référent, accède à une réelle présence littéraire.
Critique
«La fonction de l’artiste est ainsi fort claire: il doit ouvrir un atelier et y prendre en réparation le monde, par fragments, comme il lui vient. Non pour autant qu’il se prenne pour un mage. Seulement un horloger. Réparateur attentif du homard ou du citron, de la cruche ou du compotier, tel est bien l’artiste moderne.» L’homme actuel a le plus grand besoin de ces intercesseurs qui l’aident à se réconcilier avec un monde qui «dans son esprit» n’a jamais au cours de l’Histoire «si peu, si mal fonctionné». Et c’est la tâche que s’est assignée Francis Ponge, à l’instar des grands peintres qu’il admire tant comme Chardin ou Braque, exemplaires en ce sens qu’ils seront peut-être parvenus à établir une «bonne communion avec les non-artistes de leur temps». Contribuant, aussi peu que ce soit, à dessiller les yeux à un être humain qui, à force de ne plus considérer que la valeur utilitaire des choses, s’est rendu aveugle et insensible à leur valeur intrinsèque et à leur saveur. Ponge s’efforce ainsi de rétablir la fonction essentielle de la contemplation, de rendre au regard toute sa vigueur hédoniste: tel sera le «parti pris» de l’écrivain. Ces notions d’«atelier» et de «réparation» sont des vecteurs importants de l’énergie que Ponge aura consacrée à justifier son point de vue, à démontrer le bien-fondé de sa démarche, laquelle consiste avant tout, en approfondissant les ressources du langage, à promouvoir une sorte de réhabilitation de la simplicité: «Puisqu’il faut bien nous rendre à l’évidence (et toi lecteur en prendre ton parti): c’est à propos des objets de réputation les plus simples, les moins importants, voire les plus dérisoires, que le jeu de notre esprit s’exerce le plus favorablement» (“le Savon”, 1967). Ponge met la poésie et la littérature à l’épreuve de l’insignifiant, c’est-à-dire qu’il décide de ne se préoccuper que de ce qui jusqu’à lui n’avait pas été considéré digne, parce que tenu pour sujet «impossible», d’occuper le premier rôle sur la scène de l’écriture. Il extrait un monde obscur, ignoré, méprisé, du non-dit où il s’était trouvé jusqu’alors maintenu et cette détermination le conduit même (on songe ici à Beckett) à écrire une “Ode inachevée à la boue”: «La boue plaît aux cœurs nobles parce que constamment méprisée […]. Boue si méprisée, je t’aime. Je t’aime à raison du mépris où l’on te tient.» La gageure consiste alors, partant de cette réalité la moins prisée, à produire un objet esthétique qui offre au lecteur une double occasion de se réjouir: le plaisir de la lecture proprement dit, la dégustation du style, offrant de surcroît un moyen de regarder le monde autrement. Rééducation de la vue et de l’ouïe: le monde matériel que nous côtoyons quotidiennement engendrant, par une transformation du visuel en sonore, des ajointements nouveaux de termes (c’est le «concert de vocables»). Ponge a découvert que chaque objet avait sa manière d’«objecter», c’est-à-dire de résister à la description que l’on tente d’en faire. Mais une bonne façon de relever ce défi consiste à mettre au jour le potentiel allégorique contenu dans la chose, allégorie du travail que l’écrivain entreprend pour conférer à son texte la même présence, la même «qualité différentielle» que celle qu’il sera parvenu à débusquer dans cette chose. La tâche du poète tient dans cette densification du regard, dans la mise en évidence de la dimension érotique d’une trajectoire qui s’effectue du corps percevant à l’objet perçu et retour. Un poète qui doit pour cela se faire «profane, mais profane en toutes choses, systématiquement. Et justement, paradoxalement, parce qu’en toutes choses il détecte, hume et profane le sacré. Parce que, ravi de toutes choses, ou plutôt de chacune tour à tour, il n’a de cesse qu’en chacune il n’ait fait floculer sa ressource intime, pour en faire jouir ses lecteurs».
G. COGEZ
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994