la Semaison

Philippe Jaccottet

1963

Semaison (la)

 

SEMAISON (la). Carnets de Philippe Jaccottet (Suisse, né en 1925), publiés à Lausanne chez Payot en 1963; réédition augmentée à Paris chez Gallimard en 1971. Ces carnets, qui couvrent les années 1954-1962, reparaissent chez Gallimard en 1984 avec le texte de Journées (carnets 1968-1975, publiés chez Payot en 1977) et les carnets 1976-1979, inédits.

La semaison est une «dispersion naturelle des graines d’une plante», indique la citation du Littré à l’exergue du texte: ainsi l’auteur, qui faisait figurer dans l’Effraie — voir Poésie (1946-1967) — un texte intitulé «la Semaison. Notes pour des poèmes», a-t-il toujours fait preuve d’un intérêt pour la forme brève et décousue du recueil de notations, qui compose un sens aéré en respectant la fragmentation du réel, la dispersion des jours et des émotions. Loin du journal intime et de son égotisme («L’attachement à soi augmente l’opacité de la vie»), les carnets font alterner proses de réflexion, maximes discrètes et une «écriture du regard» modelée sur le passage des apparences, qui débouche parfois sur des amorces de poème, enfin des phrases marquées au cours de lectures. Souvent picturale, cette déambulation dans de légers éclats de vie restitue ainsi les instants où «une fleur s’ouvre au versant des montagnes», lie l’éblouissement à sa perte, dans des «croquis» d’une beauté toujours instable, frêle, entr’aperçue. Aussi le carnet est-il, bien au-delà de tout engouement «moderne» pour le fragmentaire, l’instrument privilégié d’une poétique mise en forme par l’écrivain, requis par des «choses réelles, vraies, oui, mais lointaines et presque insaisissables, étrangères — imméritées peut-être?», qui contraignent à la plus légère et friable diction, dans une brièveté qui construit, comme le haïku, un «chant qui est à lui-même sa faux». La délicatesse de l’écriture capte alors les plus infimes modulations d’une journée, la teinte d’un ciel, attentive le plus souvent aux images de fraîcheur: «Le petit pêcher rose, dans la distance, sur un coin de pré clair. Rien que cela, flèche qui creuse au plus profond de nous.» Si l’on peut être moins sensible au spiritualisme hésitant qui parcourt certaines pages, au regret des dieux ou aux condamnations des temps modernes virant parfois à la délectation morose, l’essentiel de ces «graines légères» que le poète voudrait destiner à «replanter la forêt spirituelle» demeure cependant dans leur dissémination: ainsi jetées au vent, elles semblent davantage s’attacher à la grâce d’un instant qu’à figer les amorces de «signes» que le monde fait mine d’adresser au regard.

Accomplissement aérien d’un phrasé toujours exact dans l’incertitude, les carnets accomplissent ainsi, dans leur esquisse même, la parfaite honnêteté d’un projet poétique qui voudrait «ne pas tricher», se situer dans une région «entre Beckett et Saint-John Perse qui sont aux deux extrêmes, et tous les deux systématiques». Entre l’«Innommable» et la perpétuelle célébration, il reste alors pour dire le monde une modestie très précise: la «poésie pourrait être mêlée à la possibilité d’affronter l’insoutenable» parce que l’«expression juste, oui, si elle éclaire, ouvre la voie».

 

O. BARBARANT

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994