la Recherche de l’absolu

Honoré de Balzac

1834

Recherche de l’absolu (la)

 

RECHERCHE DE L’ABSOLU (la). Roman d’Honoré de Balzac (1799-1850), publié à Paris dans les Études de mœurs au XIXe siècle, tome III des «Scènes de la vie privée», chez Mme Charles Béchet en 1834, puis sous le titre Balthazar Claës ou la Recherche de l’absolu chez Charpentier en 1839, avant de figurer au tome XIV de la Comédie humaine, première des Études philosophiques (Paris, Furne, Dubochet et Hetzel, 1845).

Ce titre éminemment balzacien pourrait coiffer toute une section de la Comédie humaine. Comme dans Louis Lambert, le héros brûle sa vie dans une quête déterminée par une conviction, l’unité de l’univers, de la matière et de l’énergie. Au cœur des préoccupations balzaciennes, ce roman s’organise en tableaux déroulant la logique d’une histoire familiale, perturbée et déséquilibrée par le comportement de Balthazar. Menacée de décadence, elle retrouve son assise. Le drame n’aura été qu’un épisode.

 

Synopsis

La Recherche de l’absolu. À Douai, en Flandre, Balthazar Claës, héritier d’une fortune accumulée au fil des générations, a vécu entouré de sa famille jusqu’en 1809, une vie tranquille et heureuse. Un soir, M. de Wierzchownia, officier polonais de passage, réintroduit dans cette vie sans histoire la passion de la chimie, que Balthazar avait étudiée avec Lavoisier. Entièrement consacré depuis cette irruption à la recherche de l’«absolu», c’est-à-dire la substance commune à toute les créations, Balthazar par cette monomanie cause le malheur des siens. Joséphine, sa femme, meurt de chagrin. Marguerite, la fille aînée, affronte dramatiquement son père, et rétablit la fortune familiale, que la quête obsessionnelle de l’absolu détruit de nouveau. Claës meurt désespéré. Marguerite rend à la maison sa «splendeur moderne» et la famille continue…

 

Critique

Scène de la vie privée, ce roman met en scène un passionné comme Grandet ou Gobseck, une épouse effacée, pieuse et dévouée, une fille qui reste longtemps célibataire pour sauver le patrimoine familial. Étude philosophique, la Recherche de l’absolu confère au savant Claës une dimension sinon fantastique, du moins exceptionnelle, analogue à celle des autres chercheurs d’absolu de la Comédie humaine comme Frenhofer ou Gambara (voir ci-après). Figure prométhéenne (le symbolisme du feu parcourt le texte), Balthazar tombe dans la folie de la monomanie, terrible tentation du génie, conséquence de l’orgueil. Le savant aveuglé par la passion: le thème philosophique rejaillit sur la vie privée.

Absent au monde, Claës opprime son entourage, provoquant les plus grands malheurs domestiques. Abandonnée, mal aimée après quinze ans de bonheur, Joséphine succombe dans l’inégal combat qui l’oppose à cette tyrannique maîtresse, la science. Il ne lui reste qu’à connaître une fin sublime. Si le chimiste s’en soucie peu, l’argent joue un grand rôle et mobilise la très flamande Marguerite. La maison, le cadre douaisien suscitent des éclairages dont l’esthétisme semble provenir des maîtres flamands. Ces valeurs l’emportent finalement sur le désordre et la folle spirale d’une quête passionnée.

Outre Louis Lambert et Séraphîta, cette quête mystique, plusieurs récits de la Comédie humaine traitent une thématique proche, constituant une véritable ligne de force de l’imaginaire balzacien. Fasciné par le pouvoir destructeur de la pensée (voir la Peau de chagrin), Balzac l’applique plus particulièrement au domaine de l’art. Si la conception du chef-d’œuvre exprime le génie, son terrible enfantement le trahit. Seule la création réalisée dès le jaillissement de l’idée parvient, elle, à transcrire fidèlement la pensée. Plaidoyers pour l’artiste, volontairement didactiques, ces récits mettent en scène un drame, douloureusement vécu par le romancier lui-même: créer tue.

 

Présentation

Il en est ainsi du Chef-d’œuvre inconnu (d’abord Conte fantastique), publié dans l’Artiste de juillet à août 1831, et en volume dans les Romans et Contes philosophiques chez Gosselin en 1831, et remanié pour les Études philosophiques chez Delloy et Lecou en 1837, avant de figurer au tome XVI de la Comédie humaine (Furne, Dubochet et Hetzel, 1846).

Synopsis

Le Chef-d’œuvre inconnu. Le peintre Frenhofer travaille depuis des années à une toile représentant une courtisane, la Belle Noiseuse. En 1612, il finit par la montrer à Porbus et Poussin, pour qui il doit faire le portrait de Gillette, sa maîtresse. Atterrés, ceux-ci n’y voient que des couleurs confusément amassées, à l’exception d’un pied merveilleusement vivant. Les accusant d’être des jaloux, Frenhofer, resté seul, meurt après avoir mis le feu à ses tableaux.

 

Critique

Catéchisme esthétique, le récit, s’il garde des traits du conte à la manière d’Hoffmann, n’exploite guère la veine fantastique: loin d’appartenir au monde surnaturel, Frenhofer n’est qu’un incompris. Évoquant par ailleurs à propos de Poussin la métamorphose, mortelle pour l’amour, de sa maîtresse en modèle, le texte, par un anachronisme volontaire, interroge l’opposition entre la conception académique privilégiant le dessin et l’élan romantique préoccupé de mouvement et de relief. Balzac intègre ces débats contemporains à son système métaphysique.

 

Présentation

Gambara, publié dans la Revue et Gazette musicale de Paris de juillet à août 1837, et en volume chez Hippolyte Souverain en 1839, puis dans les Études philosophiques chez Delloy et Lecou en 1840, avant de figurer au tome XV de la Comédie humaine (Furne, Dubochet et Hetzel, 1846), avec pour toile de fond les querelles musicales du temps, reprend le personnage de l’artiste génial aboutissant à l’échec lorsqu’il s’agit de son œuvre la plus méditée.

 

Synopsis

Gambara. Musicien, inventeur du panharmonicon, Paolo Gambara a connu l’échec avec un opéra, alors qu’il est capable de sublimes improvisations. Échoué à Paris, il végète. Marianna, sa femme, qui l’avait quitté pour un prince italien, lui revient. Ils se produisent comme chanteurs des rues, quand le prince et la princesse de Varèse (voir ci-après) les sortent de la misère.

Critique

Proche des personnages des Contes d’Hoffmann, victime d’une idée et d’un idéal, Gambara, contrairement à Frenhofer vivant à l’aise en des temps plus favorables à l’art, vivote dans le Paris des années 1830. Artiste humilié, il imposait, dans une première version, la chasteté à sa femme, tentée par le désir. Balzac la fait céder, dans la seconde mouture, pour mieux lui faire accepter le retour à l’idéal. D’où l’importance symbolique de la rencontre entre ce couple, retrouvé dans une communion artistique, avec celui des Varèse qui a tué l’idéal.

 

Présentation

Formant trilogie avec ces textes, et directement lié à Gambara, Massimilla Doni, publié à Paris chez Hippolyte Souverain en 1839, et en fragments dans la France musicale, puis dans les Études philosophiques chez Delloy et Lecou en 1840, avant de figurer au tome XV de la Comédie humaine (Furne, Dubochet et Hetzel, 1846), aborde, après la peinture et la composition musicale, l’exécution musicale.

Synopsis

Massimilla Doni. À Venise, la noble et belle Florentine Massimilla Doni, mariée au vieux duc de Cataneo, s’éprend platoniquement d’Emilio Memmi. Celui-ci, trop timide avec Massimilla, découvre l’amour physique en succombant à la protégée du duc, la prima donna assoluta Clara Tinti, dont le ténor Genovèse est amoureux fou, au point de rater son duo du Mosé in Egitto de Rossini, significatif fiasco (il se rattrapera dans Sémiramide après avoir «eu» la cantatrice). Se reprochant son infidélité, Emilio veut se tuer, mais Massimilla l’en dissuade et se donne à lui. Enceinte de ses œuvres, elle épousera Emilio devenu prince de Varèse, titre hérité de Facino Cane (voir ci-après). De passage à Paris, ils secourent les Gambara. On retrouve la Tinti dans Albert Savarus.

 

Critique

Célébration de l’Italie et de la musique, à laquelle sont consacrés de nombreux développements, dont l’analyse du Mosé de Rossini, qui fait pendant à celle du Robert-le-Diable de Meyerbeer dans Gambara, cette nouvelle reprend le thème des deux amours traité dans Louis Lambert, le Lys dans la vallée et Séraphîta ainsi que dans Gambara. Très subtilement, Balzac montre comment l’artiste, qui, par ses œuvres, procure des jouissances à autrui, doit accepter de se faire l’instrument du plaisir de l’autre dans ce rapport esthétique, comme dans le commerce amoureux, sans s’y engager totalement. À l’impuissance de Genovèse, preuve de l’énergie de la pensée, répond peut-être la force des sens chez Emilio et Massimilla, retournement de la thèse balzacienne sur le suicide par l’art.

Un autre thème unit donc ces trois récits: le rapport entre l’art et l’amour, également au cœur de Sarrasine. Gillette, sa maîtresse, quitte Poussin dans le Chef-d’œuvre inconnu. Marianna finit par se sacrifier à Gambara. Genovèse échoue pour s’être abandonné au désir. Si la biographie de Balzac se situe en arrière-plan, cette angoissante question soumet l’artiste à un terrible dilemme. Condamné à cultiver sa différence, ayant accès au monde idéal, il s’avère incapable de tout sacrifier à l’amour. S’il cède aux pulsions du désir, il gâche son énergie créatrice. Il n’est d’autre solution que la soumission totale de la femme, se sacrifiant sur l’autel de l’art, ou le renoncement total à la création.

L’intérêt manifesté par Balzac pour la rentabilité romanesque du personnage de l’artiste et de sa problématique philosophique se traduit également, outre Sarrasine, dans deux autres nouvelles.

Présentation

Facino Cane, publié dans la Chronique de Paris en mars 1836, et en volume dans les Études philosophiques chez Delloy et Lecou en 1837, puis sous le titre le Père Canet dans les Mystères de province, collectif publié chez Hippolyte Souverain en 1843, avant de figurer dans les «Scènes de la vie parisienne» au tome X de la Comédie humaine (Furne, Dubochet et Hetzel, 1844), s’inscrit dans la conception balzacienne de l’énergie, ici concentrée dans les fluides nerveux.

 

Synopsis

Facino Cane. Un narrateur fort proche de Balzac lui-même rencontre un musicien aveugle qui s’avère être le prince italien Marco-Facino Cane. Doué de seconde vue, ce dernier «sent» l’or et, emprisonné à Venise, a ainsi trouvé un trésor dont, frappé de cécité après son évasion, il s’est fait déposséder à Londres par sa maîtresse. Misérablement échoué aux Quinze-Vingts à Paris, il gagne quelque argent en jouant dans les bals populaires, et propose au narrateur de partir pour dénicher l’or vénitien. Il meurt peu après.

 

Critique

Proche de maître Cornélius (voir Gobseck), Facino Cane, musicien italien comme Gambara, trahi par une femme comme le colonel Chabert (voir le Colonel Chabert), fou d’or comme Grandet, est bien tué, comme Louis Lambert, par une idée qui lui fait recourir de façon excessive à sa force. Ruiné par son désir immodéré de l’or, Facino Cane est aussi symboliquement frappé par la privation de la vue.

Présentation

Pierre Grassou, publié dans Babel, recueil de la Société des Gens de Lettres, en 1840, puis chez Hippolyte Souverain avec Pierrette, avant de figurer dans les «Scènes de la vie parisienne» au tome XI de la Comédie humaine (Furne, Dubochet et Hetzel, 1844), parfois reclassé dans les «Scènes de la vie privée», peut apparaître comme une comédie faisant pendant au drame du Chef-d’œuvre inconnu.

Synopsis

Pierre Grassou. Fils de paysan, Pierre Grassou étudie la peinture à Paris. Élie Magus, vieux brocanteur, lui achète ses toiles conventionnelles pour les revendre patinées et encadrées. Ayant obtenu la clientèle de la famille royale et le marché proposé par le marchand Vervelle, dont il doit épouser la fille, de faire le portrait de sa famille, il aperçoit chez son futur beau-père des tableaux signés des noms les plus prestigieux: ce sont ses propres œuvres. Au lieu du drame attendu, le dénouement montre le peintre, estimé de ses confrères, menant une vie honnête et heureuse.

 

Critique

Petite réussite, contrastant avec l’échec d’un autre Breton, Z. Marcas (voir Albert Savarus), le destin de Grassou illustre le trajet du peintre des bourgeois. Dénonciation de la médiocrité, le récit fait s’accorder récompense d’un piètre talent et modeste quantité d’énergie.
Autre connexion avec l’ensemble de la Comédie humaine, le peintre Joseph Bridau (voir Une fille d’Ève et la Muse du département), antithèse de l’exécrable artiste, figure dans cette nouvelle.

 

G. GENGEMBRE

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994