Génie du christianisme
Génie du christianisme
GÉNIE DU CHRISTIANISME ou Beautés de la religion chrétienne. Essai de François-René, vicomte de Chateaubriand (1768-1848), publié à Paris chez Migneret en 1802. Divers fragments avaient été publiés en préoriginales, notamment dans la «Lettre au citoyen Fontanes sur la seconde édition de l’ouvrage [De la littérature] de Mme de Staël» (Mercure de France, 22 décembre 1800); Atala (inséré dans la troisième partie, livre cinquième) fut publié séparément à Paris chez Migneret en avril 1801. Une édition avait été préparée à Londres en 1799-1800, une autre à Paris en 1800-1801: il reste des fragments de ce «premier Génie du christianisme» et de son édition avortée, fragments publiés chez Pourrat, en 1838, dans une édition des Œuvres complètes. Les quatrième et cinquième éditions, à Lyon chez Ballanche (1804, 1809), sont presque identiques à celle des Œuvres complètes de Chateaubriand (1826-1827).
Commencé à Londres en 1799, deux ans après la publication de l’Essai sur les révolutions, le Génie, projeté comme brochure seulement, prend de l’ampleur au cours de cette année même, peut-être à la suite de la mort de la mère de Chateaubriand, mort qui aurait provoqué, chez le fils, une espèce de conversion. Or s’il reste, à l’intérieur du texte définitif, de longs passages et de longues descriptions autobiographiques, l’œuvre est essentiellement un traité apologétique du christianisme, célébrée en tant que telle par l’ami de l’auteur, Fontanes, et par sa maîtresse du moment, Pauline de Beaumont, chez laquelle la rédaction se termine en 1801. Œuvre personnelle et œuvre de circonstance, le Génie ne relève d’aucun genre particulier, si ce n’est de l’essai politique et moral à la manière du De l’esprit des lois de Montesquieu, souvent cité par Chateaubriand, et qui avait fait pour le gouvernement de la société ce que ce dernier tâche de faire dans l’ordre religieux (pour Chateaubriand, Jésus-Christ est le «législateur des chrétiens»). En tant qu’apologie, le Génie a des précurseurs connus, de Pascal à Fénelon. Cependant, paraissant quatre jours avant le Te Deum à Notre-Dame de Paris célébrant — détail symbolique — la paix nouvellement conclue entre la France et l’Angleterre (pays d’exil de Chateaubriand) et le Concordat qui scelle la réhabilitation du catholicisme en France, le Génie apparaît autant comme une défense de la religion chrétienne que d’un certain ordre nouveau. Ce qui ne manqua pas de susciter de vives critiques, notamment de la part des Idéologues, Ginguené en tête, qui voyaient dans le texte la défection de l’auteur de l’Essai sur les révolutions. La Décade philosophique, feuille des Idéologues, et le Mercure, périodique des nouveaux bien-pensants tels que Fontanes, se dressèrent l’un contre l’autre, et Chateaubriand finit par publier une Défense du «Génie du christianisme» (1803, chez Migneret), dans laquelle il résume sa position par rapport aux philosophes.
Synopsis
L’ouvrage est divisé en quatre parties, chacune comportant six livres. Les deux extrémités sont réservées à l’Église, les deux sections intermédiaires aux effets de la religion sur la littérature et les beaux-arts. Étant parti pour défendre et convaincre, Chateaubriand doit s’occuper à la fois d’exposer des faits et d’expliquer des effets.
En conséquence, dans la première partie, Chateaubriand parcourt les «Dogmes et Doctrines» de l’Église chrétienne, tout en les comparant, s’il y a lieu, aux croyances du polythéisme, en particulier à la religion grecque et romaine. De la Trinité jusqu’au Jugement dernier, en passant par les sacrements, les lois morales, la cosmogonie (incluant la condition originelle et la Chute de l’homme), il dresse un tableau de l’univers chrétien, tout en y ajoutant une description de la nature propre à prouver l’existence de Dieu (livre cinquième).
La deuxième partie propose une «Poétique du christianisme», c’est-à-dire une explication des effets de la foi chrétienne et de ses images sur la littérature. Comparant continuellement la littérature qui a subi l’influence du christianisme à la littérature antique, à Homère et à Virgile, Chateaubriand conclut à la supériorité de la littérature chrétienne, plus élevée, plus morale, plus dramatique: Andromaque et Phèdre de Racine surpassent les modèles classiques. À la fin, René (livre III, chap. IX) est donné comme exemple d’une vie emportée par des passions sans but chrétien, alors que Paul et Virginie exprime la sublimation chrétienne de l’existence. Dans le domaine du merveilleux, Chateaubriand s’arrête à la poésie de Dante, de Milton et de Racine pour prouver la beauté des images chrétiennes et leur caractère plus attachant fondé sur une intégration de la morale. Finalement, les deux origines du merveilleux chrétien et païen, la Bible et Homère, sont comparées.
Dans la troisième partie consacrée aux «beaux-arts et [à la] littérature», Chateaubriand s’arrête, en architecture, aux églises gothiques, monuments résumant une histoire et une tradition chrétiennes; en peinture, aux sujets chrétiens tels que le sacrifice d’Abraham; et, plus longuement, en philosophie, à la science sans religion du Siècle des lumières, à quoi il oppose la pensée et la morale du Grand Siècle, en citant, comme exemples, Pascal, La Bruyère, Bossuet et Fénelon. Un livre sur l’éloquence et les orateurs poursuit le même point de vue, et la troisième partie finit par des réflexions capitales sur le rapport entre nature, religion et passions, réflexions qui partent d’images de ruines et de sentiments de mort — le tout se terminant par l’histoire d’Atala.
La quatrième partie sur «le Culte» chrétien est un aperçu historique de la position sociale de l’Église, de ses traditions, de ses monuments, de son action extérieure (missions, en particulier celle des jésuites au Paraguay), et intérieure (surtout son influence sur le gouvernement de la société).
Critique
La façon de procéder de Chateaubriand est tout à fait originale et novatrice. Apologétique, il l’est comme Pascal, qu’il cite souvent, cherchant à prouver l’excellence de la religion chrétienne par rapport aux autres systèmes de pensée. Or pour avancer vers ce but, il emprunte deux voies, celle qui passe par les sentiments de l’homme face aux œuvres de la nature et de la culture, et celle qui traverse toutes les réussites historiques du christianisme. Loin de vouloir prouver scientifiquement ce qui, précisément, échappe, et doit échapper à la science, Chateaubriand passe, en Histoire, de l’effet à la cause, et, au niveau de la personne humaine, par les sentiments, ou le cœur, qui doivent être mobilisés lorsqu’il s’agit de la foi. L’historien de l’Essai sur les révolutions cherche toujours l’objectivité, mais il est doublé, désormais, par un sujet romantique qui cherche à convaincre en parlant du cœur au cœur. Récusant la philosophie du XVIIIe siècle, la «science» et l’idée de perfectibilité, Chateaubriand tente de faire du christianisme une pensée moderne. Avancer que «la science entre les mains de l’homme dessèche le cœur, désenchante la nature, mène les esprits faibles à l’athéisme, et de l’athéisme au crime» (III, II, 1), c’est rejeter tout le siècle des Philosophes et s’ériger en apôtre du sentiment, de la nature et de la foi.
Le sentiment constitue bien le point de départ de Chateaubriand, lorsqu’il parle du mystère: «Les sentiments les plus merveilleux sont ceux qui nous agitent un peu confusément» (I, I, 2); l’écrivain les oppose à la raison, «qui n’a jamais séché une larme» (ibid., 4), et à l’athéisme, qui «étale un cœur que rien ne peut troubler» (I, VI, 5). De là, il est facile de passer à une attaque contre l’histoire récente de la société. En effet, voyant dans la constitution primitive de l’homme un «parfait accord du sentiment et de la pensée, de l’imagination et de l’entendement» (I, III, 3) et dans la Chute une perturbation de cet ordre par la division de l’homme en raison et passions, Chateaubriand peut soutenir que «c’est à la vanité du savoir que nous devons presque tous nos malheurs». Ceux qui ont «porté une seconde fois la main sur le fruit de la science» (I, IV, 3) ont quasiment provoqué la Révolution. Le système de perfectibilité est donc faux, et la vérité du dogme de la Chute est prouvée, point sur lequel Chateaubriand invoque l’autorité de Pascal (I, III, 3). Aux dépens du savoir, la voie est grande ouverte aux sentiments.
Pour prouver l’«existence de Dieu […] par les merveilles de la nature» (titre de I, V), Chateaubriand voit dans le rapport entre l’homme et la nature un accord parfait. Conception anthropocentriste, bien dans l’esprit de son temps. Les fins de la nature sont admirables et ne relèvent pas seulement de la matière: elles traduisent pour l’homme sa propre destinée. Il en est ainsi, par exemple, de la migration des oiseaux, image d’un bannissement heureux et bref, à l’opposé des bannissements — et voici que Chateaubriand rejoint encore une fois l’Histoire proche — subis par les hommes. La société humaine détruit un certain ordre naturel: «Le mortel chassé de ses foyers y rentre-t-il jamais?» (I, V, 7). En terminant sur deux images de la nature empruntées à ses propres voyages, Chateaubriand démontre l’influence de cette nature mystique sur ses propres convictions (ces «Deux perspectives de la nature» seront reprises dans les Mémoires d’outre-tombe): en pleine mer, l’espace se transforme pour lui en un «dôme», et la «grandeur» du Créateur se manifeste dans l’infini du ciel et l’immensité de l’océan; puis, perdu dans les forêts d’Amérique du Nord, Chateaubriand se trouve seul devant Dieu, éloigné précisément de la civilisation.
Dès la première partie du Génie, deux mythes romantiques sont donc fondés: le mythe de la Chute expliquant aussi la Révolution, et le mythe de l’homme solitaire, trouvant hors du monde social sa vérité. La tâche sera donc de rechercher les éléments de la culture occidentale où cet homme puisse se reconnaître. Tout en révélant notre double nature et les contradictions de notre être (voir II, III, 1), le christianisme est aussi fondé sur certaines valeurs, sur certains sentiments. Adam et Ève, chez Milton, témoignent, par exemple, d’une tendresse qu’on ne trouve pas dans la littérature antique, ni chez Homère ni chez Virgile. Et le caractère d’Andromaque, mère chez Racine, l’emporte sur celui de l’épouse chez Homère. On voit comment Chateaubriand s’attache à la détection de questions morales, et prépare bien le chapitre où René est donné comme exemple d’une passion vague, non déterminée, c’est-à-dire non dirigée par cette morale chrétienne que prescrit le père Souël à la fin du petit roman. Ce qui, à l’origine, était conçu comme une sorte de confession de Chateaubriand, révélant la désolation entraînée par son exclusion de la société révolutionnée, est ici réutilisé comme document: René sert même à propager l’idée d’un rétablissement des cloîtres démolis par la Révolution (II, III, 9). De son voyage en Amérique, de son passage d’exilé en Angleterre, Chateaubriand a tiré ainsi, non seulement des matériaux pour quelques descriptions magnifiques de la nature, mais aussi, et surtout, des leçons pour une société en plein développement vers un ordre nouveau, et un ordre chrétien.
Cet ordre sera déterminé par un attachement «passionné» des hommes, non seulement à l’Église, mais aussi à l’évidente prééminence historique de cette grande institution. Parlant de la philosophie moderne, Chateaubriand va au-delà du XVIIIe siècle pour renouer avec les moralistes chrétiens du XVIIe siècle. Au passage, il rejette tout, jusqu’à cette idée de Liberté qui a fait «verser des torrents de sang» (III, II, 1). Il invoque les «dévotions populaires», et le peuple qui est «bien plus sage que les philosophes» (III, V, 6). Il cherche ainsi des éléments constants, sûrs, dans l’Histoire, et s’arrête aux œuvres des chrétiens et de l’Église chrétienne. D’où l’importance, voire la nécessité, d’une quatrième partie réservée à l’Histoire, à ce qui transgresse la terrible rupture moderne qu’a été la Révolution. Homme de l’intégration, l’ancien exclu, désormais intégré par l’intermédiaire de Fontanes — poète reconnu —, de Pauline de Beaumont — troublée par le désordre de la vie de son amant — et d’Élisa Bacciocchi, sœur de Napoléon, Chateaubriand se doit, et doit aux autres, de s’étendre en louanges sur cette Église concordataire que le Premier consul va ratifier. L’auteur de l’Essai sur les révolutions, qui allait presque jusqu’à déclarer la religion morte, se reprend ici: la religion chrétienne peut jouer un rôle modérateur (IV, VI, 11) dans le gouvernement de la société, ce qui est démontré par des «preuves de fait» (Défense du «Génie du christianisme»). Si, sur ce point, Chateaubriand se réfère à De l’esprit des lois, c’est sûrement pour légitimer l’aspect politique de son propre ouvrage… et faire admettre la dédicace «Au Premier consul, le général Bonaparte», qui orne la deuxième édition de l’ouvrage (1803).
H. P. LUND
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994