Flaques de verre

 

FLAQUES DE VERRE. Recueil poétique de Pierre Reverdy (1889-1960), publié à Paris chez Gallimard en 1929.

Alors qu’il n’avait publié jusqu’alors que des textes inédits dans les ouvrages qu’il donnait au public, Pierre Reverdy constitue deux recueils, l’un de poèmes versifiés, Sources du vent (repris dans Main-d’œuvre), l’autre de poèmes en prose (Flaques de verre), en 1929. Si l’on excepte Pierres blanches (1930), le poète ne publiera plus aucun ouvrage de 1930 à 1937. Il semble alors soucieux de rassembler les textes provenant de sa collaboration à de multiples revues, d’avant-garde (Dada, Sic, Littérature) ou non (Feuilles libres, la Vie des lettres et des arts, le Radeau, 1922-1925), ou à la collection dirigée par Jacques Maritain et Stanislas Fumet, «le Roseau d’or» (décembre 1925-juillet 1928).

 

Synopsis

Si les poèmes conservent la place qu’ils avaient dans les ensembles publiés séparément, l’ordre chronologique de publication n’est pas respecté: par exemple, des poèmes de 1925 trouvent place au début, suivis de poèmes de 1919. Reverdy a tenté de donner une grande unité au recueil: chaque poème retentit d’échos thématiques dont l’origine se trouve, diffuse, dans d’autres poèmes (dilution, surgissement, pesanteur humaine, légèreté du vent, de l’oiseau) et que renforce parfois la tessiture (nuit/pluie). Ainsi, le poète incite son lecteur à participer à cette instauration d’une unité: en témoignent les titres soit contradictoires (“Chute”, “Vers le ciel”; “… S’entre-bâille”, “Porte du vide”) soit complémentaires (“l’Âme et le corps superposés”, “l’Âme en péril”, “Droit au corps”). Ce souci d’unité rejaillit dans le contexte immédiat de chaque poème: en véritables cycles, le poète conjugue son angoisse, sa solitude à la quête d’une présence qui ne soit pas illusoire ou décevante (“Compagnon”, “Globe”, “Tout se tient”, “Vers le ciel”, “Caractère seul”, “Saison”) ou donne de son art une représentation qui ne fait aucune concession à l’illusion (triptyque de “Trois Étoiles”; “ le Vieil Apprenti”, “l’Ami de l’homme ou Parasite”). Enfin, chaque poème, qu’il dise un devenir temporel, qu’il décrive un paysage ou une scène banale (“…S’entre-bâille”), est clos sur la confrontation d’un être et d’un monde extérieur, inquiétant. Certains textes, où la clausule répète l’incipit, illustrent formellement cette clôture (“On ne peut pas sortir”, “Caractère seul”).

 

Critique

Dans le Prière d’insérer qui ouvre le recueil dans les éditions modernes, Pierre Reverdy chante la jeunesse de la poésie qui, loin de dormir «dans les livres», «plane magistralement sur la vie». Cette hauteur et cette verticalité la séparent d’une terre où l’homme pétrifié (“Plus lourd”) est prisonnier de ses miroirs et de ses illusions (“D’une autre rive”, “l’Air de glace”). Le poète, solidaire d’un monde qui attend (“Saison”), n’est pourtant pas prophète. Sa parole, puisée «aux sources du mépris», n’est pas adressée à l’Histoire: le refus de la «bêtise et du mensonge» et «la place tragique des boutiques» orientent le discours poétique dans la quête d’une radicale nouveauté. L’œil est là (“l’Eau du jour”) pour transfigurer, de l’intérieur, ce qui existe et retrouver l’être derrière le paraître, «le vrai sens de la vie», «quelque forme précise entre les lignes» (“Mélange d’ombres”). Cette structuration est salvatrice, quand la ligne d’un mur, d’une rive ou l’aube aux «angles raidis» donnent existence à un «coin où retrouver l’esprit qui s’est éteint».

Que mettre en ce «coin»? Pierre Reverdy, en 1921, s’est converti au catholicisme (voir le Gant de crin): “l’Âme ardente”, et d’autres pièces, pourraient en porter les stigmates. À l’abri de Solesmes, l’abbaye où il s’est retiré en 1926, le poète rejette la «lumière dure» du monde, révélatrice des souffrances comme des bassesses humaines, et s’avance dans la nuit. Cette marche dans le silence, l’angoisse, la terreur, nourrie d’espoir, dicte une poésie de la nuit, et annonce l’œuvre à venir du René Char des Feuillets d’Hypnos (voir Fureur et Mystère) ou de la Nuit talismanique. Le poème doit souvent au jeu des ombres de la «nuit mêlée» ses allures cauchemardesques, parfois justifiées par la fièvre d’un malade attentif au surgissement des formes: mais cette mutabilité de l’apparaître du monde, qui déjoue l’immobilité du jour, ouvre l’être et l’écriture aux sortilèges de l’image, dont le poète écrit dans Nord-Sud, sa revue, en 1918, qu’elle naît «du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées», unissant sa puissance émotive à sa justesse et à l’éloignement de ses composantes. Voici quelques exemples qui illustrent cette pratique: «les mains déliées de la pluie» ferment le monde et l’emplissent comme la nuit; la «lanterne» est «égarée», le sujet erre dans ce monde clos et inquiétant.

Ces Flaques de verre, où se reflète le ciel, comme en des flaques d’eau sur la route (“Vitesse des mots”), sont différentes des miroirs qui renvoient au sujet ou à l’objet sa propre image. Point de narcissisme chez Reverdy. Au contraire, telles des portes, elles inscrivent la profondeur dans la paroi. Images du poème, elles captent le reflet du monde en leur surface souvent ridée par le vent au souffle chargé de voix fascinantes et effrayantes, venues d’ailleurs (“la Bonne Piste”). Le poème porte la marque d’un passage lumineux — soleil, étoile, flamme, éclair —, manifestation d’une évidence qui émeut, et dément la labilité et la disharmonie d’un monde confus. À travers des phrases nominales qui miment le surgissement des choses, se façonne dans le temps et l’espace le moi, fragile et ému (“la Tête pleine de beauté”). Hymne à la lumière, le poème célèbre ainsi l’adhésion d’une âme et d’un corps au mystère présent et dérobé: «Toi, source intarissable […]. Toi, lumière. Toi, sinuosité de l’amour enseveli qui se dérobe.»

 

D. ALEXANDRE

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994