Entretien avec M. de Sacy

Blaise Pascal

1728

Entretien avec M. de Sacy

 

ENTRETIEN AVEC M. DE SACY. Opuscule de Blaise Pascal (1623-1662), publié par le père Desmolets dans sa Continuation des Mémoires de littérature et d’histoire à Paris en 1728.

Plus d’un demi-siècle après la mort de Pascal, le père Desmolets, de l’Oratoire, extrayait des Mémoires inédits du janséniste Fontaine le texte de ce célèbre Entretien. Fontaine était secrétaire de Sacy, et Sacy directeur de conscience de Pascal. La conversation est censée se dérouler à Port-Royal des Champs, en 1655, à la suite de la «seconde conversion» de Pascal intervenue au cours de la «nuit de feu» du 23 novembre 1654, dont le souvenir est consigné dans le mystique parchemin du Mémorial. En réalité, même si la date de 1655 est à retenir, cette conversation n’a pas eu lieu. Le plus probable, selon J. Mesnard, est que Fontaine a eu entre les mains un écrit de Pascal annoté par Sacy: divers recoupements permettent d’assurer, malgré le caractère «fabriqué» du dialogue, que sa partie pascalienne est authentique, alors que les propos de Sacy — même fidèles à sa pensée — sont largement élaborés par Fontaine.

 

Synopsis
Sacy, suivant son habitude de «proportionner ses entretiens à ceux à qui il parlait», mit un jour Pascal sur le sujet de la philosophie, qui était des plus familiers au nouveau converti. Celui-ci affirme avoir pratiqué surtout Épictète et Montaigne: le premier a fort bien compris les devoirs de l’homme, dont le principal est de suivre la volonté de Dieu, mais il a méconnu son impuissance à les remplir; le second, au contraire, ne cesse de montrer à l’homme sa faiblesse et son ignorance en tout domaine: il rabaisse, par les arguments de la philosophie sceptique, la créature prétendument raisonnable du rang quasi divin où elle voudrait s’élever par ses propres forces à celui des plus vils animaux. Pour Sacy, les paradoxes du scepticisme sont un jeu de l’esprit difficilement excusable chez Montaigne: passe encore chez les païens de l’Antiquité, mais maintenant qu’avec le Christ la vérité est venue en ce monde, pourquoi feindre que tout est douteux? Pascal reconnaît que la critique montaignienne aboutit à une morale épicurienne, aussi dangereuse par sa mollesse que celle du stoïcisme par son orgueil. Il ne peut cependant refuser quelque utilité à l’étude de ces philosophies, car, tout en laissant l’homme dans l’ignorance de la révélation divine, elles lui dévoilent partiellement la vérité de sa condition: le scepticisme nous persuade de notre misère et le stoïcisme de notre grandeur. Par là, ils nous disposent à accueillir la doctrine chrétienne, qui seule rend compte de la dualité de notre nature et montre les contradictions surmontées en la personne de Jésus-Christ, à la fois vrai homme et vrai Dieu. Les philosophies humaines, qui ne sauraient subsister ensemble, s’accordent dans la vérité de l’Évangile.

 

Critique

L’éblouissant exposé de Pascal apporte un témoignage triplement précieux. Sur sa conception de l’histoire de la philosophie, d’abord. Épictète et Montaigne ne sont pas choisis au hasard, ils incarnent deux philosophies — le stoïcisme et le scepticisme — qui non seulement sont en mesure au XVIIe siècle d’adultérer (voire, en sous-main, de concurrencer) la foi chrétienne, mais surtout représentent les deux seuls types pensables de philosophie — car, ou l’on pose un premier Être qui garantit la véracité de nos principes et constitue notre souverain bien, ou l’incertitude de notre origine entache la validité de tous nos raisonnements et la légitimité de toutes nos aspirations. Les systèmes ont beau se succéder, il faut qu’ils se rangent à l’un de ces deux modèles: nous avons ici l’ébauche, destinée à être développée dans les Pensées sous la forme de l’opposition dogmatisme-pyrrhonisme, d’une histoire raisonnée et non chronologique de la philosophie. L’Entretien donne aussi un échantillon particulièrement significatif de dialectique pascalienne. Épictète et Montaigne tiennent sur l’homme des propos contradictoires, dont l’expérience montre qu’ils sont pourtant justifiés: chacun trouve en soi des traces de grandeur que l’évidence de notre misère ne peut effacer. On ne peut cependant allier leurs deux philosophies, car l’une nie ce que l’autre affirme, et réciproquement. La synthèse ne surgira donc pas des antithèses en présence, elle est à recevoir de la révélation divine de deux états en notre nature, un état de perfection originelle et un état corrompu depuis la Chute, auxquels il convient de rapporter la dualité de nos pulsions.

Le discours philosophique ne contient donc pas le dernier mot de la sagesse, mais la sagesse surnaturelle contient tout ce qui est dit de vrai dans le discours philosophique. La dialectique pascalienne va pouvoir ouvrir sur une apologétique, car les adeptes des philosophies humaines retrouveront dans la religion chrétienne tout ce qu’ils auront pensé droitement avec les seules forces de leur raison, et plus encore qu’ils n’ont désiré: voulaient-ils abaisser l’homme? Le christianisme le déclare à ce point défiguré par le péché qu’il ne saurait être sauvé que par la mort de Dieu. Voulaient-ils l’élever? Nul ne l’exalte autant qu’une religion qui lui promet la participation à la nature divine. La hardiesse de ces vues, qui reconnaissent un bon usage de la philosophie païenne, mesure l’originalité de Pascal au sein de Port-Royal: l’étroit Sacy en reste confondu, au point que celui qui devait, selon Fontaine, être le héros de l’Entretien apparaît seulement le faire-valoir du génie.

 

G. FERREYROLLES

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994