En rade
En rade
EN RADE. Roman de Charles Marie Georges, dit Joris-Karl Huysmans (1848-1907), publié à Paris en feuilleton dans la Revue indépendante en novembre 1886, et en volume chez Tresse et Stock en 1887.
Le récit a été inspiré par les séjours de Huysmans à Lourps avec sa maîtresse Anna Meunier. De nombreux articles ont salué cette publication mais le roman eut peu de succès. En rade applique de façon plus aride encore qu’à À rebours une technique narrative fondée sur la description et l’introspection.
Synopsis
Jacques Marle et sa femme Louise, atteinte d’une maladie mystérieuse, se réfugient après une faillite chez leur oncle dans le petit village de Lourps. Le paysage et le château en ruine angoissent Jacques (chap. 1), qui, la première nuit, rêve d’une jeune fille impubère offerte à la concupiscence d’un vieux roi (2). Le jour venu, le château se révèle moins sinistre. Jacques tente de comprendre son rêve qu’il rapproche de l’histoire d’Esther et d’Assuérus (3). La nuit suivante, le couple est réveillé par leur oncle car la vache met bas, scène qui dégoûte les deux citadins. À cause de l’isolement, le couple est confronté aux difficultés d’approvisionnement (4). Jacques fait un nouveau rêve: il se promène avec sa femme sur la Lune (5). Cependant, une nouvelle crise nerveuse terrasse Louise et chacun des époux se rend compte des faiblesses de l’autre (6). Ils n’ont presque plus d’argent. Un dimanche, Jacques accompagne l’oncle au village où il prend conscience de la vulgarité et de la laideur des paysans (7). L’oncle et la tante essaient de les gruger. Louise devant la misère et la mesquinerie de ses parents s’aigrit. Pendant les moissons, la chaleur insoutenable accentue le malaise (8). Les conditions de vie sont de plus en plus insupportables. Seul un vieux chat distrait le couple (9). Jacques fait un nouveau rêve étrange (10). Le jour il se promène vers l’église et dans les champs, s’éloignant ainsi de Louise (11). Le couple attend une rentrée d’argent pour partir. Une nuit, le chat meurt dans une crise de paralysie dont les symptômes rappellent la maladie de Louise (12). Le couple s’en va enfin, déchiré et écœuré (13).
Critique
Ce roman se développe principalement autour de trois axes. L’axe descriptif qui occupe une bonne part du roman est consacré à l’évocation du monde paysan, où les stéréotypes de la vie rurale sont systématiquement ridiculisés: la blondeur des blés n’est plus que «couleur d’orge sale» (chap. 8), la saillie d’une vache n’est plus «qu’un amas de deux sortes de viande qu’on battait, qu’on empilait». À cette nature grotesque, Huysmans oppose la machine et l’artifice: «Combien ce tableau “des moissons” semblait mesquin en face d’une scène d’usine ou d’un ventre de paquebot éclairé par des feux de forge!» (chap. 8).
Le deuxième axe est analytique avec l’ébauche d’une théorie du rêve immédiatement associée à une dégénérescence de l’esprit et aux maladies psychiques. Par là, Huysmans insiste sur un point que les naturalistes ont négligé: hanté par l’influence d’une existence suprasensible sur les fonctions du corps, il tente ici de déterminer les liens qui unissent corps et esprit. Le rêve, dans ce roman, n’est pas prémonitoire et ne semble pas se nourrir d’événements de la vie diurne; il est un parfait surgissement de l’inconscient que Huysmans traite avec un indéniable brio stylistique. Trois rêves ponctuent le récit: le rêve d’Assuérus (chap. 3), celui de la Lune (chap. 5) et celui des tours de Saint-Sulpice (chap. 10). Ces deux derniers rêves ne sont pas introduits narrativement: ils occupent tout un chapitre sans annonce préliminaire et semblent continuer sans rupture le fil narratif. Du premier (qui évoque la technique picturale de Gustave Moreau) au troisième rêve (qui ferait plutôt penser à Jérôme Bosch), on note une progressive déconstruction du langage, le dernier rêve pouvant être rapproché de la technique de l’écriture automatique. Ces trois rêves expriment la même obsession sexuelle, du rut sanglant à la stérilité jusqu’aux pratiques démoniaques et sodomites, et ne sont pas sans rapport avec les préoccupations conscientes de Jacques concernant sa propre vie amoureuse et sur ses propres angoisses: interrogation sur les mystères sexuels liés à la femme (le motif de la menstruation revient constamment) et réflexion sur les tourments existentiels, tristesses et maladies nerveuses. Ce constat désespérant sur la vie de couple pourrait constituer le troisième axe du roman: la femme dans le couple est perçue comme source de déchéance, de mesquinerie et comme un fardeau que l’on porte irrémédiablement.
H. VÉDRINE
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994