École des femmes (l’)
École des femmes (l’)
ÉCOLE DES FEMMES (l’) et CRITIQUE DE «L’ÉCOLE DES FEMMES» (la). Comédies de Molière, pseudonyme de Jean-Baptiste Poquelin (1622-1673), créées à Paris au théâtre du Palais-Royal le 26 décembre 1662 et le 1er juin 1663, et publiées respectivement à Paris chez Guillaume de Luyne et Loyson en mars et en août 1663.
Si l’on met à part Dom Garcie de Navarre, qui relève bien plutôt de la tragi-comédie, l’École des femmes est la première «grande comédie» de Molière créée à Paris. S’épanouissant dans la salle du Palais-Royal que lui réserve depuis le début de 1661 la faveur louis-quatorzienne, l’auteur entend prolonger et exploiter le succès de son École des maris. Mais tandis que cette dernière pièce était conçue pour en accompagner une autre, l’École des femmes, avec ses cinq actes en vers, se suffit à soi-même. Elle obtient un triomphe: plus de soixante représentations en 1663. Aucune autre pièce de Molière n’a rencontré pour sa première année accueil plus enthousiaste, et la querelle même qui s’ensuivit est un signe supplémentaire de son succès: on ne songerait pas à critiquer une comédie que le public, par sa désertion, porte déjà en terre.
Cette querelle présente un double avantage. Pour l’historien de la littérature, elle met en lumière les deux sources principales de Molière dans l’École des femmes. Un journaliste, Donneau de Visé, soucieux de montrer le peu d’originalité du sujet, renvoie en effet — et à juste titre — à une nouvelle de Scarron, la Précaution inutile (1665), où l’on voit un gentilhomme espagnol se faire souffler par un galant de passage la jeune épouse qu’il s’était appliqué à conserver dans une niaise ignorance. Mais il manque là le principal ressort comique de l’École des femmes, à savoir l’idée de faire raconter par le galant les progrès de sa bonne fortune à son propre rival: Molière l’emprunte — et c’est Donneau encore qui nous en informe — à un conte italien du XVIe siècle tiré des Facétieuses Nuits de Straparole. À ces sources certaines, la critique moderne en ajoute deux autres, plus conjecturales: un canevas de commedia dell’arte découvert à la bibliothèque de Naples et intitulé Astuta semplicità di Angiola (il est en tout cas assuré, par le nom d’Horace donné à son jeune amoureux, que Molière a voulu garder le contact avec la comédie italienne); l’Institution à Olympias de saint Grégoire de Nazianze, qui aurait servi de support à la parodie des «maximes du mariage» qu’Arnolphe fait lire à Agnès au début de l’acte III.
Mais le principal profit de la querelle est pour le spectateur et le lecteur, en ce qu’elle a contraint Molière, pour se justifier, à écrire une seconde pièce — la Critique de «l’École des femmes». Contre qui se défend-il? Contre les prudes et les précieuses qu’effarouchent certaines gauloiseries équivoques; contre les dévots blessés par le «sermon» d’Arnolphe sur le mariage et les «maximes» qui le suivent, au nombre de dix comme les Commandements de Dieu; contre les auteurs concurrents et les doctes, qui accusent la pièce de manquement aux règles du «poème dramatique». Loin de mettre fin à la contestation, le mordant plaidoyer de Molière l’aggrave: d’orale, elle devient écrite. En août 1663, Donneau de Visé publie Zélindeou la Véritable Critique de «l’École des femmes» et en octobre les comédiens de l’hôtel de Bourgogne jouent le Portrait du peintre ou la Contre-Critique de «l’École des femmes», de Boursault. Molière réplique à ce dernier en ridiculisant, dans l’Impromptu de Versailles, le jeu emphatique de la troupe qu’il avait choisie pour interprète: de là une polémique seconde, où s’illustrent — si l’on peut dire — pendant trois mois Donneau de Visé, les Montfleury père et fils, Chevalier enfin… Pour la querelle principale, elle suscite encore l’habile Panégyrique de «l’École de femmes» par Robinet (novembre 1663) — dont le titre n’annonce guère le contenu —, et se clôt à l’avantage de Molière avec la Guerre comique ou la Défense de «l’École des femmes» par Philippe de la Croix, en mars 1664.
Synopsis
L’École des femmes. Le barbon Arnolphe, qui ne craint rien tant que d’être cocu, fait part à son ami Chrysalde de son intention de se marier. Par précaution, il épousera une jeune fille — Agnès — qu’il a fait élever dans une totale ignorance et qu’il enferme dans une maison à l’écart où elle est gardée par deux lourdauds de valets, Alain et Georgette. De retour de voyage, il rencontre sur la place de la ville le jeune Horace — fils de son ami Oronte — qui lui conte naïvement les progrès qu’il a faits dans le cœur d’Agnès pendant l’absence de son tyrannique tuteur, M. de la Souche (il ne sait pas en effet qu’Arnolphe et M. de la Souche ne sont qu’une seule et même personne). Arnolphe à ce discours dissimule difficilement sa fureur (Acte I). Arnolphe maltraite ses valets pour avoir laissé un homme approcher Agnès, mais il est rassuré par le récit ingénu que lui fait la jeune fille de ses entretiens avec Horace: rien d’irréparable ne s’est produit. Il annonce donc à Agnès son dessein de l’épouser et lui intime l’ordre de recevoir la prochaine fois son soupirant par un jet de pierre (Acte II). Satisfait d’avoir été obéi, Arnolphe convoque le notaire pour hâter ses noces. En attendant, il enseigne à sa «promise» les devoirs — fort austères dans sa bouche — de la femme mariée, qui se résument en une complète soumission à son époux. Resté seul, le barbon se félicite de la docilité d’Agnès, jusqu’au moment où Horace, après lui avoir dit qu’Agnès lui avait lancé une pierre, lui apprend que la jeune fille y a joint une lettre d’amour: rude coup pour Arnolphe, atteint à la fois dans son honneur et dans son amour (Acte III). Après avoir morigéné la «traîtresse», il se décide à faire face, remettant à plus tard l’entrevue avec le notaire et enseignant à ses valets la bonne façon de recevoir Horace. Précisément, celui-ci survient pour raconter à Arnolphe que, pendant la grande colère du jaloux contre Agnès, lui-même se trouvait caché dans l’armoire de sa belle; il confie aussi à son rival qu’il doit s’introduire la nuit suivante dans la chambre de la jeune fille. Arnolphe prend alors des mesures et commande à Alain et Georgette de faire pleuvoir sur le dos du galant une grêle de coups de bâton (Acte IV). Horace, endolori, rapporte ses mésaventures à Arnolphe, mais aussi qu’Agnès est accourue pour le secourir et qu’elle ne veut pas retourner chez son tuteur. Il propose donc à celui qu’il croit son ami de la prendre quelque temps chez lui — ce que le barbon n’a garde de refuser. Le transfert a lieu, après quoi Arnolphe se découvre à Agnès qui écoute avec indifférence aussi bien ses menaces que ses protestations d’amour. Sur ces entrefaites arrive Oronte, le père d’Horace, afin de marier son fils: Arnolphe se réjouit d’être débarrassé de son rival. Malheureusement pour lui, ce mariage doit unir Horace… à Agnès, fille du seigneur Enrique qui accompagne Oronte! Anéantissement d’Arnolphe, qui quitte la scène sur un long cri de désespoir (Acte V).
La Critique de «l’École des femmes». Uranie tient salon. En compagnie de sa cousine Élise, elle attend Dorante, convié «pour le souper»; mais d’autres visiteurs, moins agréables, se présentent, qui tous n’ont que l’École des femmes à la bouche. C’est d’abord la précieuse Climène, écœurée par l’obscénité de la pièce, puis un marquis amateur de «turlupinades» qui se sentirait déshonoré d’avoir ri avec le parterre. Dorante, enfin arrivé, prend la défense de Molière: contre le marquis, il approuve le jugement des spectateurs ordinaires. Contre Lysidas surtout, docte auteur de tragédies boudées par le public, il entreprend l’éloge du genre comique («C’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens») et du goût de la cour; quoique désinvolte à l’égard des préceptes aristotéliciens régissant l’art dramatique («Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n’est pas de plaire»), il montre que l’École des femmes n’en transgresse aucun. Personne ne change d’avis, et tous passent à table.
Critique
L’École des femmes se rattache par un triple lien à la tradition de la farce. Le thème de la tromperie y est omniprésent, depuis les brocards que lance Arnolphe dès la première scène en direction des maris complaisants jusqu’au moment où lui-même doit quitter la place après avoir été berné par la naïveté faite fille. De là, comme dans «un fabliau en action» (A. Adam), les obsessionnelles allusions aux fronts chargés de bois et les faciles gaillardises, dont la scène du «le» (II, 5) fournit l’illustration la plus connue: Arnolphe, ou l’art d’être cocu sans être marié. À la rescousse du salace, un comique gestuel appuyé: le paysan et la paysanne qu’Arnolphe a choisis pour garder son trésor font à diverses reprises, avant de rosser Horace, l’essai de leurs bourrades sur le maître de maison; et non seulement celui-ci en est réduit à se réjouir des coups qu’il reçoit, puisqu’ils témoignent du zèle de ses valets, mais il forme le souhait grotesque, à l’instant où l’aveu de son amour pour Agnès pourrait émouvoir le spectateur, d’exercer sur lui-même une violence analogue — «Ah! je crève, j’enrage / Et je souffletterais mille fois mon visage» (v. 1 000-1 001). C’est ici l’emblème du retournement de situation cher à la farce, qui offre l’avantage dans l’École des femmes d’intervenir non pas une seule fois — au dénouement — mais tout au long de la comédie, chaque fois qu’Arnolphe, ravi de ses précautions, apprend de la bouche d’Horace qu’elles viennent d’échouer. À cet égard, la formule du comique de la pièce pourrait bien être livrée par une réplique d’Uranie dans la Critique: «Ce qui me paraît assez plaisant, c’est qu’un homme qui a de l’esprit, et qui est averti de tout par une innocente qui est sa maîtresse et par un étourdi qui est son rival, ne puisse avec cela éviter ce qui lui arrive» (sc. 6).
Mais l’ambition de Molière dépasse en l’occurrence celle d’un auteur de farces. Elle se déploie dans deux directions. Sur le plan dramaturgique, il unit à la tradition comique française d’origine médiévale, la tradition italienne d’origine antique reposant, elle, sur le conflit de générations — Arnolphe, à quarante-deux ans, cherche à épouser un tendron qui pourrait être sa fille: la psychocritique n’a pas manqué de voir dans l’échec du barbon un exutoire à une œdipienne culpabilité d’inceste. Sur le plan idéologique, il s’agissait pour Molière de dénoncer une conception de la femme que blâmaient aussi, paradoxalement, ses adversaires les précieuses. En proclamant devant Agnès: «Votre sexe n’est là que pour la dépendance» (v. 699), Arnolphe se range au nombre de ces hommes «qui ne regardent les femmes que comme les premières esclaves de leur maison» (Mlle de Scudéry). Peu s’en faut enfin qu’on ne puisse prêter à l’École des femmes une portée métaphysique, puisque Agnès, «préservée» pendant son enfance et son adolescence de tout contact avec le monde, représente un fragment d’état de nature expérimentalement reconstitué: en elle peuvent à loisir s’observer et l’innocence première et ce que la société doit lui ajouter pour la hausser au statut de l’«honnêteté».
G. FERREYROLLES
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994