Dictionnaire des idées reçues
Dictionnaire des idées reçues
DICTIONNAIRE DES IDÉES REÇUES. Ouvrage de Gustave Flaubert (1821-1880), publié à Paris chez Conard en 1911.
Cet ouvrage, que Flaubert aurait certainement placé à la suite de Bouvard et Pécuchet, correspond à un projet ancien puisqu’il écrit à son ami Louis Bouilhet le 4 septembre 1850: «Tu fais bien de songer au Dictionnaire des idées reçues. Ce livre, complètement fait et précédé d`une bonne préface où l’on indiquerait comme quoi l’ouvrage a été fait dans le but de rattacher le public à la tradition, à l’ordre, à la convention générale, et arrangé de telle manière que le lecteur ne sache pas si on se fout de lui, oui ou non, ce serait peut-être une œuvre étrange et capable de réussir.»
Synopsis
Précédé d’un double exergue — «Vox populi, vox Dei» (comme dit la sagesse des nations) et «Il y a à parier que toute idée publique, toute convention reçue est une sottise, car elle a convenu au plus grand nombre» (Chamfort, Maximes) —, le Dictionnaire des idées reçues propose une liste de termes, rangés selon l’ordre alphabétique. Chaque mot est accompagné d’un bref texte que le titre — du fait de la référence au genre sérieux et connu du dictionnaire — invite à considérer comme une définition. En réalité, le texte emprunte au dictionnaire une certaine neutralité de ton et divers aspects formels — l’exemple et la citation notamment — pour tourner en dérision les «idées reçues», la doxa, les préjugés, les expressions toutes faites.
Critique
Flaubert n’est pas le seul, en son siècle, à avoir conçu le projet de recueillir dans un ouvrage les clichés de son temps. Le genre du sottisier, issu de la tradition satirique que le XIXe siècle retrouve et modernise dans divers genres littéraires ou iconographiques, est particulièrement à la mode à la fin des années 1870. Toutefois le texte de Flaubert se singularise par une froide neutralité des énoncés qui rend l’ensemble de l’entreprise ambigu, dérangeant — et tel est bien le but visé à l’égard du lecteur. Le lieu commun est livré sans distance aucune, sans commentaire. Au lecteur d’en rire, de le reconnaître éventuellement comme sien. Flaubert lui-même n’échappe pas à ce système pervers, puisque l’on trouve dans sa Correspondance des expressions proches de celles du Dictionnaire des idées reçues. Il répond ainsi à George Sand, le 23-24 janvier 1867: «J’ai suivi vos conseils, chère maître. J’ai fait de l’exercice!» Or on peut lire dans son Dictionnaire: «Exercice. Préserve de toutes les maladies: toujours conseiller d’en faire.» Froid et ironique miroir, le texte joue à nous prendre en faute, tout autant qu’il nous invite à partager le plaisir de nous désolidariser de la vox populi et d’en repérer les insanités.
Certaines définitions exhibent l’étroitesse d’esprit et l’ostracisme du bourgeois — «Art. Ça mène à l’hôpital. À quoi ça sert, puisqu’on le remplace par la mécanique qui fait mieux et plus vite.»; «Artistes. [La] Femme artiste ne peut être qu’une catin.» — ou mettent en évidence son ignorance: «Fugue. On ignore en quoi cela consiste, mais il faut affirmer que c’est fort difficile et très ennuyeux.» D’autres encore traquent les inepties ou les tics verbaux: «Homo. Dire Ecce Homo! en voyant entrer l’individu qu’on attend»; «Agriculture. Une des mamelles de l’État (l’État est du masculin, mais ça ne fait rien). On devrait l’encourager. Manque de bras.» Il arrive également que les énoncés, renvoyés dos à dos, révèlent leur insanité: «Blondes. Plus chaudes que les brunes (voir Brunes)»; «Brunes. Plus chaudes que les blondes (voir Blondes).» Parfois même, le texte manifeste subrepticement une manie langagière de l’auteur: le travail des mots tient alors du narcissisme ludique et de la mise à distance ironique de soi. Ainsi, un lecteur de la Correspondance ne peut manquer de reconnaître une habitude de Flaubert épistolier dans une «définition» telle que celle-ci: «Exaspération. Constamment à son comble»; on peut aussi percevoir sa lucidité et son plaisir quant à ses propres tics: «Fulminer. Joli verbe.»
Protéiforme et savamment déroutant du fait de la diversité des procédés mis en œuvre, le Dictionnaire des idées reçues est bel et bien agencé de telle sorte que le lecteur ne sait pas «si on se fout de lui, oui ou non».
A. SCHWEIGER
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994