Destinée arbitraire
Destinée arbitraire
DESTINÉE ARBITRAIRE. Recueil poétique de Robert Desnos (1900-1945), publié à Paris chez Gallimard en 1975. Les poèmes composant ce recueil posthume sont en partie inédits (nombreuses pièces de «Peine perdue», «Youki 1930 Poésie», «les Nuits blanches», «le Parterre d’Hyacinthe», «la Géométrie de Daniel»); d’autres ont paru en revue; enfin certains ensembles ont fait l’objet d’une publication séparée, du vivant de l’auteur (C’est les bottes de sept lieues cette phrase «Je me vois», 1926, Éditions de la Galerie Simon; État de veille, chez R.-J. Godet, Paris, 1943; le Bain avec Andromède, Éditions de Flore, Paris, 1944) ou après sa mort (Mines de rien, chez Broder, Paris, 1957).
Synopsis
Le présent recueil, qui doit son titre au premier poème de C’est les bottes […], est réparti en trois sections correspondant chacune à une période de la vie de Robert Desnos.
De 1919 à 1926, de Prospectus à C’est les bottes […], sont composés des poèmes marqués par l’activité surréaliste et la mise à l’épreuve de la langue, pratique chère à Desnos dès ses premiers essais poétiques.
De 1930 à 1939, Desnos qui a perdu Yvonne George, chanteuse de music-hall, objet d’un amour violent qui ne fut pas partagé, vit avec Youki Foujita, une des reines de Montparnasse; son activité de journaliste et d’homme de radio lui prend beaucoup de temps. Ses œuvres poétiques sont marquées par sa vie privée (il écrit pour Youki «les Nuits blanches», pour les enfants de ses amis «le Parterre d’Hyacinthe», «la Ménagerie de Tristan», «la Géométrie de Daniel») ou influencées par son activité professionnelle, la rédaction de textes publicitaires qui exigent de concilier un texte concis et un rythme musical («Bagatelles», Mines de rien). Les poèmes d’amour alternent donc avec les fables: l’attente, l’angoisse, le désir se marient ou cèdent la place à l’humour, à la fantaisie et à la tendresse.
La troisième section réunit des poèmes datant de 1943-1944: tandis que certains ensembles (le Bain avec Andromède, «Sens») témoignent d’une recherche de formes nouvelles (poèmes longs, d’inspiration mythologique, en alexandrins ou octosyllabes, formant une suite où le poète reprend des thèmes anciens dans son œuvre, l’amour, le double monstrueux et fascinant), d’autres sont inspirés par son engagement dans la Résistance, chantent la liberté («Ce cœur qui haïssait la guerre») et assènent à l’adversaire la crudité de la langue populaire, dont les accents ne pouvaient que séduire le poète Robert Desnos («À la caille»).
Critique
Le recueil couvre donc vingt-cinq années d’écriture poétique, s’ouvrant sur une guerre dénoncée par Desnos, se fermant sur une autre guerre où le poète retrouve des accents patriotiques qui lui avaient valu, dès avant 1939, bien des sarcasmes. Malgré les dates et l’apparente disparate, certaines constantes s’imposent à la lecture. La poésie reste ouverte à toutes les sources d’inspiration: les textes publicitaires, les inscriptions lues dans les rues (ICI ON PEUT APPORTER SON MANGER, CUISINE BOURGEOISE), les textes anonymes et les expériences les plus intimes (récits en forme de récits de rêves comme “Point du jour”, in «Peine perdue»).
«Au-delà de la poésie libre, il y a le poète libre.» La liberté semble le maître mot en ces poèmes, qu’elle soit exercée sur les mots eux-mêmes (double sens de «cuisine» dans «cuisine bourgeoise»), qu’elle use d’images surréalistes qui transfigurent le quotidien («L’informe logique astique ses meubles à la moelle des os», «Peine perdue»), qu’elle fonde les expériences personnelles dans des modèles narratifs empruntés au conte («la Belle au bois dormant» et «le Petit Poucet», repris respectivement dans “la Laide au bois dormant” et “Un conte”, in «Youki 1930 Poésie»), qu’elle emprunte à la tradition littéraire certains topoi en les inversant (telle la femme vieillie qui ne sera plus aimée, dans “la Belle que voilà”, ibid.), qu’elle introduise au cœur même de ce qui est enseigné aux enfants — la géométrie, les fables — une fantaisie étonnante (“L’éléphant qui n’a qu’une patte”, in «la Ménagerie de Tristan»), où la poésie sort des carcans de la science et retrouve ses pouvoirs de rassemblement universel («Par un point situé sur un plan […] on peut faire passer tous les hommes, tous les animaux de la terre»). Robert Desnos reste ainsi fidèle à son projet poétique, dicté par la méfiance à l’égard des systèmes contraignants, par sa confiance dans les ressources de la langue, par sa réceptivité à toutes les manifestations du «mystère enclos dans la réalité». On ne saurait cependant minimiser les différences entre le poète qui charme les enfants (ce qui annonce les Chantefables et Chantefleurs, 1952) et le poète-amant déchiré par un éros impossible («Mais je suis ta victime autant que ton vainqueur»).
Cette liberté créatrice est aussi abandon de soi à une parole qui jaillit («J’écrirai donc comme je parle et puis tant pis»): une parole riche de mots simples (“Ma sirène”, in «les Nuits blanches»), nourrie d’expressions populaires («Maréchal Ducono se page avec méfiance», in «À la caille») qui disent la foi en des valeurs simples en des temps de menaces. Les techniques surréalistes, dans les années trente, sont remplacées par des rythmes empruntés à la chanson: les poèmes énumératifs, par exemple, fondés sur le retour d’une même structure syntaxique («Peine perdue», «la Dissection des crânes») disparaissent au profit de poèmes plus homogènes quant au sens, construits sur des répétitions qui ont valeur de refrains. Desnos subit alors l’exigence d’un «retour aux règles proprement populaires en matière de rythme». Il tente aussi d’«unir le langage populaire, le plus populaire, à une atmosphère inexprimable, à une imagerie aiguë» («Réflexions sur la poésie», publiées dans Domaine public en 1944). Cette annexion au domaine poétique de registres non nobles donne à certains poèmes un ton gouailleur (“Il a su toucher mon cœur”, “la Famille Dupanard de Vitry-sur-Seine”, Mines de rien) ou glorifie la lutte des plus humbles pour les valeurs les plus hautes («À la caille»). «La grande poésie peut être nécessairement actuelle, de circonstances… elle peut donc être fugitive» («Réflexions sur la poésie»).
D. ALEXANDRE
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994