Contre Sainte-Beuve

Marcel Proust

1954

Contre Sainte-Beuve

 

CONTRE SAINTE-BEUVE. Ensemble de textes de Marcel Proust (1871-1922), publiés à Paris par Bernard de Fallois chez Gallimard en 1954. Pierre Clarac a proposé pour la «Pléiade» un regroupement des textes différent chez le même éditeur en 1971.

En 1908-1909 Proust écrivit divers articles avec le projet d’en faire un roman qui serait aussi un essai d’esthétique et de critique littéraire. Il hésitait sur la forme définitive à adopter et renonça dès 1909 à publier un ouvrage sous ce titre. À de nombreuses reprises, il avait insisté sur sa ferme intention de juxtaposer dans un même livre roman et essai. Il avait d’ailleurs décrit l’ouvrage qu’il proposait au directeur du Mercure de France, en avril 1909: «Je termine un livre qui malgré son titre provisoire: Contre Sainte-Beuve. Souvenirs d’une matinée est un véritable roman et extrêmement impudique en certaines parties. […] Le livre finit bien par une longue conversation sur Sainte-Beuve et sur l’esthétique […], et quand on aura fini le livre, on verra (je le voudrais) que tout le roman n’est que la mise en œuvre des principes d’art émis dans cette dernière partie, sorte de préface si vous voulez mise à la fin.» C’est bien le programme même d’À la recherche du temps perdu qui est exprimé ici. Avant le refus de Vallette et dès 1908 Proust avait en fait mis en chantier son grand roman, qu’il a continué à appeler Contre Sainte-Beuve jusqu’à la fin de 1909. Les textes de l’essai proprement dit (qui sont du reste les plus «achevés» et ne figureront plus sous cette forme dans la Recherche) apparaissent donc comme une récapitulation du champ esthétique dans lequel l’écrivain situe son travail à venir. Ajoutons que la grande perspicacité critique de Proust a également trouvé à se déployer dans quelques articles importants, notamment sur Flaubert («À propos du “style” de Flaubert», Nouvelle Revue française, janvier 1920) et Baudelaire («À propos de Baudelaire», Nouvelle Revue française, juin 1921).

À la différence de Bernard de Fallois qui, dans son édition, incluait les divers développements romanesques («Chambres», «Sommeils», «Journées»…), Pierre Clarac, pour la «Bibliothèque de la Pléiade», n’a retenu que les pages de critique autour du nom de Sainte-Beuve, considérant les passages narratifs comme des ébauches de la Recherche.

Synopsis

Un héros «qui dit je», en proie à l’insomnie, ne se souvient de certains moments clés de son passé qu’à la faveur de quelques déclics (la saveur d’une biscotte trempée dans du thé par exemple) que sa mémoire lui livre avec une grande netteté. Il revoit les différentes chambres où il a dormi, les réveils qu’il y a connus. Les «noms de personnes» (ces «urnes d’inconnaissable») lui ont fourni autrefois maintes occasions de rêver combien il serait délicieux de vivre dans l’ombre de certains «dieux» comme les Guermantes. Mais la réalité lui a vite infligé de cuisantes déceptions: ces aristocrates, en qui il avait placé tant d’espoirs, manifestent une incontestable médiocrité, se révélant par exemple de piètres lecteurs de Balzac. Même le charme de la «comtesse» se dissipe très vite. Cependant tous les êtres qu’il a côtoyés (comme ce «marquis de Quercy» qui fait partie de la «race maudite» des invertis), les lieux qu’il a connus et les impressions qu’il en a retirées constituent, pour qui forme le projet d’écrire, une matière dense et inépuisable: c’est sa propre singularité que l’écrivain révélera en les évoquant. Un jour, à propos d’un article sur Sainte-Beuve qu’il envisage d’écrire, le héros va expliquer longuement à sa mère sur quels principes repose la «méthode» de celui qui a sans doute été indûment considéré comme un grand critique. Son erreur consiste à évaluer l’œuvre d’un écrivain d’après la vie qu’il a menée et les jugements portés par ceux qui l’ont connu. Ce parti pris l’a conduit à émettre des avis souvent injustes, parfois ridicules ou odieux sur des auteurs comme Balzac, Nerval ou Baudelaire. C’est ainsi un contresens grossier que de considérer l’écrivain de «Sylvie» comme un doux aquarelliste des paysages d’Ile-de-France, une malhonnêteté intellectuelle de qualifier l’auteur des Fleurs du mal d’«aimable garçon, pétrarquisant sur l’horrible», ou de réduire Balzac à sa soif de réussite sociale, en ne comprenant par ailleurs rien à son génie dont l’un des traits a consisté par exemple à reprendre les mêmes personnages d’un roman à l’autre.

 

Critique

Au-delà de Sainte-Beuve, devenu assez vite simple élément déclencheur, Proust procède surtout ici à un bilan de lecture répertoriant les références à partir desquelles il va bâtir son programme-cadre. De Nerval il retient la puissance du «subjectivisme», la vigoureuse aptitude à empreindre la réalité (et ses «noms de lieux») de la couleur violente d’un rêve, d’un souvenir, pour en extraire une «qualité personnelle de la sensation». Il perçoit dans «Sylvie» (voir les Filles du Feu) et son «atmosphère bleuâtre et pourprée» l’invention d’un langage au travers de l’effort accompli pour lever par l’écriture l’étrangeté à soi-même, pour «éclairer des nuances troubles, des lois profondes, des impressions presque insaisissables de l’âme humaine». Cette mise en valeur de moments privilégiés que le verbe nervalien parvient à isoler, Proust la retrouve chez Baudelaire dont l’œuvre est «comme une planète où lui seul a habité et qui ne ressemblait à rien de ce que nous connaissons», un monde qui produit «un étrange sectionnement du temps où seuls de rares jours notables apparaissent» et «dont chaque poème n’est qu’un fragment». Proust apprécie l’impassibilité lucide avec laquelle le poète raille ses propres souffrances et l’usage qu’il fait des objets les plus simples pour symboliser toutes les facettes de son univers spirituel. Contrairement à Baudelaire, Balzac (chez qui «il n’y a pas à proprement parler de style») a trop souvent cédé à la facilité, dans les sentiments exprimés, dans la formulation et dans les mobiles qui guident les personnages de ses romans, presque tous rongés par l’ambition sociale et dont les reparties sont insuffisamment caractérisées. Mais c’est, selon Proust, dans cette «vulgarité» même que le romancier, pour qui la vie et la littérature furent étroitement mêlées, puise la force avec laquelle il parvient à donner «une sorte de valeur littéraire à mille choses de la vie qui jusque-là nous paraissaient trop contingentes». Même si Balzac n’est pas parvenu, comme Flaubert, à transformer la matière surabondante qu’il livre au lecteur, et à lui insuffler la puissance suggestive que Proust appelle précisément le «style».

 

G. COGEZ

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994