Béatrix

Honoré de Balzac

1839

Béatrix

 

BÉATRIX. Roman d’Honoré de Balzac (1799-1850), publié à Paris en feuilleton dans le Siècle du 13 avril au 19 mai 1839, et en volume sous le titre Béatrix ou les Amours forcées chez Hippolyte Souverain la même année. Une suite parut en feuilleton dans le Messager de décembre 1844 à janvier 1845, puis sous le titre Béatrix (dernière partie) dans le volume IV de la Comédie humaine à Paris chez Furne en novembre 1845. D’ultimes corrections figurent sur l’exemplaire personnel de Balzac.

Malheureusement lu par les contemporains comme le récit des amours de Liszt et Marie d’Agoult, sur lesquelles George Sand renseigna Balzac, ce roman, drame et poème à la fois, vaut par la combinaison d’une unité maintenue grâce à la symétrie des deux parties et d’une variété de procédés techniques (description, dialogue, récit, tableau, lettre…). Comédie mondaine, tragédie de l’amour, triomphe du mariage, étude de mœurs, analyse sociale, Béatrix trouve légitimement sa place dans les «Scènes de la vie privée».

 

Synopsis

L’intrigue est, dans son détail, extrêmement complexe et fait intervenir quantité de personnages, dont certains, tel Claude Vignon, se retrouvent dans toute la Comédie humaine.
Première partie. «Les Personnages». En 1836, dans une «famille patriarcale» bretonne, Calyste du Guénic, fils de vendéen, jeune homme pauvre, pur et tendre, rêve de vivre un idéal que représente pour lui la seule survivante d’une très vieille famille bretonne, Félicité des Touches, laquelle veut éviter le mariage pour conserver sa liberté. «Femme célèbre», écrivain talentueux, elle partage sa vie entre Guérande, Paris, où elle tient un brillant salon littéraire, et les voyages. Elle a auprès d’elle son amant, l’auteur Claude Vignon. En Italie elle s’était liée avec le chanteur Conti, pour qui elle avait écrit deux opéras, sous le pseudonyme de Camille Maupin. Mais Conti s’était laissé enlever par la marquise Béatrix de Rochefide. Après quatre ans de vie commune, ils rentrent fatigués de cette liaison. À son retour, Béatrix s’arrête à Guérande chez Félicité et y rencontre Calyste qu’aime Félicité sans oser le lui avouer, s’estimant trop vieille.

Deuxième partie. «Le Drame». Les rivalités s’exacerbent. Calyste est séduit par cette coquette, et, alors que Félicité aimerait se venger de Conti, Béatrix s’amuse et repousse les avances de Calyste. Exaspéré, il tente de la tuer et elle part sans lui avoir cédé. Félicité veut alors assurer le bonheur du jeune homme, le dote et lui fait épouser la riche Sabine de Grandlieu, fleur du faubourg Saint-Germain. Ce sacrifice accompli, elle renonce à être Camille Maupin et entre en religion.

Troisième partie. «Un adultère rétrospectif». Calyste est marié depuis quatre ans, lorsque Béatrix le rencontre dans l’enfer parisien; elle le séduit de nouveau. La liaison dure un an, mais machinations et interventions amicales détachent Calyste de sa maîtresse, «femme sans cœur et sans tête, étourdie dans le mal», et, comme dans la fable des deux pigeons, il revient à sa femme, pour lui rester désormais fidèle.

Critique

À Guérande, monde figé dans la tradition, s’oppose l’univers de Félicité, tout de mouvement, de lumière et de passion. Calyste établit le lien entre ces deux sphères. Après les splendeurs de la tentation, il réintègre les valeurs de ses origines, paradoxalement grâce à Félicité, elle-même égarée sous le nom de Camille Maupin. La seconde partie confirme ce schéma. À Paris, Calyste succombe au mirage de la passion, et oscille entre les certitudes du couple et les émois du cœur. Le monde, par ses interventions machiavéliques, favorise le triomphe de la vertu.

Toute la société du temps se rassemble dans ce roman foisonnant, à la fois provincial et parisien. Si Balzac exploitait au départ un matériau romanesque offert par l’actualité, il analyse et décrit les milieux, fait vieillir ses personnages, revient sur sa conception du mariage, travaille la composition et les procédés. Mettant en scène la comédie mondaine, utilisant force lettres, masques et miroirs, jouant des ressorts de l’amour et de la jalousie, l’écrivain dégage la loi de domination de tyran à esclave qui définit, selon lui, le rapport amoureux et diversifie le jeu des nombreux couples.

Toutefois, loin de s’en tenir à la seule analyse psychologique, Balzac place l’examen des problèmes moraux sous la lumière de l’histoire sociale. Méfaits de l’individualisme moderne, de la corruption parisienne, crise de la noblesse… La Bretagne apparaît dès lors comme un conservatoire mythique, terre enchantée de la loi naturelle, aux étranges colorations orientales. Tout y est symbole, à commencer par le granit. Seule, elle offre un havre de paix dans ce roman de l’échec, ou des désillusions, et d’abord celles de l’amour. Les fleurs du diable ont fait oublier le paradis, désormais perdu.

 

G. GENGEMBRE

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. “Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française.” © Bordas, Paris 1994